Une microfiction de www.lisezbarbare.fr
Nous déroulions sur la plage les feuillets scandaleux de ce plan sexe qui m’avait totalement pris au dépourvu tant il était déculotté.
Heureusement, le sable était chaud, comme elle, et les vagues agitées, comme les tourments que je me préparais.
C’était la première fois que je me savais aussi désemparé. Je n’étais absolument pas responsable de cette chronique annoncée de mes futurs malheurs conjugaux. Oserais-je dire que j’étais une victime, consentante, certes, mais crucifiée par le désir et l’appel de la chair, sous le soleil exactement ? (Merci. Monsieur Gainsbourg).
J’allais tout perdre.
Elle, d’abord, parce que, bien sûr, j’avais oublié de lui préciser que j’avais dit oui pour la vie à une autre. Aurais-je voulu le lui dire, que cela aurait été tout à fait impossible. Tout s’est passé si vite.
Mon épouse ensuite. Car elle saura. Je serai incapable de lui cacher cette délicieuse trahison. Elle lit en moi comme si j’étais un roman d’été ouvert en permanence aux pages les plus mesquines. Et même si elle se décidait à ne rien déceler, parce qu’elle tiendra encore à ce fil amoureux qui nous lie par-delà le labyrinthe de ma lubricité, elle sentira à pleines narines les effluves de l’autre, du stupre, de la fornication, du péché de la chair, de ma vanité et de ma lâcheté.
Comment en étais-je arrivé là ?
Je dois arrêter de geindre, car enfin, tout est de ma faute.
Il fait épouvantablement chaud.
Sous ce soleil, à mon âge, porter le chapeau sans couvrir ma tête, c’est dangereux pour la santé. Par cette chaleur, un AVC est si vite arrivé. Et qui sait quelle partie de mon corps serait handicapée ? Je n’ose même pas y penser.
Retour en arrière.
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Ces quelques jours de vacances, seul, je les ai bien mérités.
Du soir au matin, je n’arrête pas de travailler.
Dès onze heures, je dois être au bureau. Le jeune énarque engagé par mon épouse pour faire le boulot à ma place se précipite. Son parapheur déborde de papiers, de mémos., de circulaires, de plans de sauvegarde des plans de licenciement, de trucs et de machins que je ne prends même pas la peine de vérifier. À quoi bon ? Ce môme est tout simplement prodigieux !
Vers midi, littéralement épuisé, je suis récupéré par mon chauffeur, qui me conduit sur mon parcours de golf préféré. Mon caddy est un ancien chef de cuisine étoilé. Je déjeune sur les greens d’un sandwich qu’il m’a préparé : hamburger Rossini, bagels au saumon sauvage de la Baltique ou au crabe royal du Kamchatka, club sandwich aux trois caviars… tous les jours, c’est différent.
Mes journées sont épuisantes, les décrire nécessite de mobiliser une énergie considérable. Arrêtons là.
J’ai demandé audience à la PéDéGère et principale actionnaire, mon épouse. Je lui ai dit que j’étais fatigué et que j’avais décidé de prendre quelques jours de repos bien mérités, à la plage, mais seul. Elle a consenti, sans lever le nez de cet épais dossier dont chaque page pesait des milliards, et elle m’a congédié d’un revers de main affairé.
Elle -Quoi encore ? Vous êtes encore là, mon ami ? Vous voulez partir, j’ai bien compris ! Aristote viendra vous accueillir à l’aéroport, prenez le jet privé !
Moi -Je ne veux plus poser un seul orteil sur cette île privée des Cyclades. Pour me reposer, j’ai choisi une plage publique du 83.
Elle -Publique ? Êtes-vous souffrant ?
Moi -Je veux respirer le même air que le vrai monde, je suis persuadé que cela me fera beaucoup de bien !
Elle -Je confirme, vous êtes souffrant ! Voulez-vous que je prenne un rendez-vous en urgence avec la médecine du travail ?
Moi -Pour soigner ce dont je souffre ? C’est très insuffisant !
Elle -Qu’à cela ne tienne ! Vous serez directement ausculté par la ministre de la santé ! Belle femme, belles mains, belle poitrine que rêve de conquérir tout stéthoscope ayant le sens de la beauté.
Moi -Laissez-moi, je vous dis ! Je m’en vais dix jours, seul, avec mes deux bras, mes deux jambes, et un maillot de bain !
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J’ai réservé le dernier étage d’un palace qui donnait sur la mer Méditerranée. Je crois qu’il appartenait au groupe que préside mon épouse. J’en suis sûr, même. À la réception, l’hôtesse, fort belle, a refusé de prendre ma carte de crédit en otage dès qu’elle a lu le nom qui y était inscrit en petites lettres dorées sur fond noir.
Je n’ai pas l’habitude de partager le personnel qui m’est dévolu. C’est une sensation nouvelle, étrange, légèrement agaçante. Mais il y avait d’autres clients dans cet hôtel, ils exigeaient le même niveau d’attention et d’excellence que celui que je réclamais. Je n’avais pas pu obtenir leur expulsion, même contre un dédommagement très généreux, c’était très ennuyeux.
Je me suis précipité sur la plage, pour calmer mes nerfs.
J’ai trouvé juste assez d’espace pour étaler ma serviette Hermès. Je me suis allongé sur le dos, j’ai regardé le soleil droit dans les yeux. Il était éblouissant, mes rétines allaient griller, c’était évident, sauf pour moi, j’étais vraiment trop énervé pour faire attention à ce détail.
Mais une éclipse s’est penchée sur moi.
Ses longs cheveux couleur miel et feu de forêt sont descendus en cascades ondulées jusque sur ma poitrine. Puis j’ai distingué son visage et la profondeur de son regard, sublimes, pendant qu’elle me prenait par la main pour me relever et m’entraîner vers un furieux abîme d’amour physique et sans fond. Voyons le bon côté des choses, je n’étais plus du tout énervé.
Après le plaisir et la stupeur, et avant que le ressac de la culpabilité ne vienne méchamment caresser mon esprit, je me suis mis à parler.
Moi -On se connaît, non ?
Elle -Après ce qui vient de se passer ? On peut le dire, mon chou, tu ne crois pas ?
Moi -Ça y est, je vous reconnais ! L‘hôtesse, à l’accueil, vous étiez beaucoup plus habillée…
Elle -…forcément, c’est un palace, pas un camp de nudistes…
Moi -…et votre crinière disparaissait dans une grande complication genre nœud gordien…
Elle -…on dit chignon, mon chou, chignon !
Moi -Cette agression sexuelle balnéaire, autant dire ce viol des sables, c’est pour mon argent ?
Elle -T’es con, mais c’est normal, quel homme ne l’est pas ?
Moi -Ou alors, votre corps fait partie intégrante de la suite que je viens de louer !
Elle -T’es con, ça se confirme, mais en plus, malgré tes belles manières et ton expression orale zéro faute, tu deviens insultant, mon chou !
Moi -Alors quoi ?
Elle -L’amour ! C’est aussi simple que ça ! Tu sais, mon chou, à l’accueil, j’en vois défiler, des mâles. Seuls ou accompagnés, ils ont tous la même expression de suffisance cultivée en haute altitude !
Moi -Quel rapport avec moi ?
Elle -Aucun, justement ! Pour la première fois, je me suis retrouvée en face d’un client qui ne m’a pas jeté au visage sa double prétendue supériorité de mâle dominant et de riche, et c’était toi !
Moi -Et hop, au lit ?
Elle -Si tu veux ! Mais résumer ce qui vient de nous arriver par ce tout petit mot de trois lettres…c’est minuscule, tu ne crois pas ?
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J’avais raison sur toute la ligne.
Mon épouse a su.
Mon épouse sait tout.
Je m’attendais à une formidable scène, des cris, des pleurs, des insultes, des grossièretés qui auraient mis en relief tout ce que nous avions véritablement partagé en vingt ans de vie commune : la frustration et les non-dits.
Mais je surestimais la valeur que je n’avais peut-être jamais eue à ses yeux. L’affaire a été pliée en deux répliques :
Épouse -Vous êtes viré !
Moi -C’est tout ?
Épouse -Presque. J’allais rajouter : immédiatement et sans indemnités.
Moi -Alors nous deux, ce n’était qu’un rêve qui s’est noyé dans les courants du temps qui passe ?
Épouse -Nous, deux, comme vous dites, cher ami, ça n’a véritablement jamais existé.
Moi -Que vais-je devenir ?
Épouse -Arrêtez de geindre, soyez !
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Le palace m’a jeté dehors. Mais, comme la plage était publique, son service de sécurité, comme empêtré dans un filet invisible, ne pouvait pas me jeter beaucoup plus loin.
J’avais pu sauver ma Rolex.
Je l’ai donnée au gérant du camping d’à-côté. Il en avait toujours rêvé. Il m’a installé dans un bungalow avec douche, à l’année. J’ai cru que mon hôtesse, maintenant que je n’étais plus rien puisque je n’avais plus rien, allait m’abandonner.
Mais non.
Elle est venue me retrouver.
Moi -Vous aussi, vous allez me virer ?
Elle -Faut voir !
Moi -Que dois-je faire pour vous continuer à vous mériter ?
Elle -M’aimer !
Moi -Facile !
Elle -En exclusivité !
Moi -Encore plus facile, mon bungalow est si petit, je ne vois pas bien où je pourrais cacher une maîtresse supplémentaire, même très miniaturisée !
Elle -Tiens, tiens ! On dirait que tout perdre te fait retrouver une certaine forme de légèreté !
Moi -C’est que…tout avoir, ça a été souvent lourd à porter !
Elle -Il va falloir aussi bosser, mon chou ! Je veux bien t’aimer, mais cela ne veut pas dire qu’il faille t’entretenir.
Moi -Mais je ne sais rien faire !
Elle -Les mots qui te viennent à la bouche, quand nous sommes allongés, tu saurais les coucher sur du papier ?
Moi -Sans fautes !
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Je me suis mis à écrire des déclarations d’amour.
Je les refilais au gérant du camping.
Il les revendait aux vacanciers, à prix d’or.
Grâce aux réseaux sociaux, sa célébrité est devenue, très vite, beaucoup plus importante que le talent qu’il n’avait jamais eu. Il a vendu mes lettres dans le monde entier. Il est devenu immensément riche. Il a racheté la plage où j’avais connu l’amour sans vraiment comprendre qu’il allait être grand. Le palace a été obligé de fermer ses portes. Un palace avec vue mer, mais sans plage, c’est comme une épave rutilante échouée sur une mer de sable.
Mon histoire incroyable avec cette femme formidable que je ne méritais pas a duré beaucoup plus que l’été.
Elle a débordé jusqu’à l’été suivant, puis le suivant, le suivant du suivant…J’ai arrêté de m’angoisser, j’ai cessé de me demander quand cesserait ce miracle connecté sur un amour illimité.
La plage est belle, les jours heureux et les vagues passent et glissent à sa surface par milliers. Je caresse l'espoir de ne pas me réveiller avant la fin de l’éternité.
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