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Une MicrofictioN de Lisezbarbare – MÉNAGE À FROID – par JiPéBé & Edouard d’Agry

Une MicrofictioN de Lisezbarbare – MÉNAGE À FROID – par JiPéBé & Edouard d’Agry

Une MicrofictioN de Lisezbarbare – MÉNAGE À FROID – par JiPéBé & Edouard d’Agry

Une microfiction de www.lisezbarbare.fr

Je venais tout juste d’enterrer mon épouse. J’étais penché au-dessus de ce trou où elle avait décidé de s’installer. J’avais payé d’avance trente ans de loyer. 1200 euros, tout compris. Ce n’était pas cher payé, presque donné, le cimetière était très renommé. Pour une fois, elle n’aurait pas pu me reprocher de n’avoir pas assuré.

J’étais ému, bien sûr, on n’enterre pas sa femme officielle tous les jours, et peut-être même que j’éprouvais un tout petit peu de tristesse. Mais j’étais surtout intensément heureux.

Janneke, par pur instinct maternel je suppose, a pris ma main et l’a pressée délicatement pour que je fasse l’effort de dissimuler ma joie. Ma maîtresse était très protectrice avec moi, sauf quand il s’agissait de donner du relief à nos ébats. Ce geste affectueux, l’affirmation publique de ce droit de propriété adultère n’a provoqué aucun scandale autour de nous. À part le curé et les fossoyeurs qui commençaient à avoir des fourmis dans les jambes, il n’y avait personne à cet enterrement. Ils en avaient marre, les employés municipaux, ils avaient hâte de pelleter de la terre fraîche sur les restes froids de ma vie conjugale.

Mais j‘étais encore hésitant. Je n’avais toujours pas jeté sur le couvercle du cercueil la rose rouge que je tenais dans ma main avec d’innombrables points d’interrogations. Et puis non, entre ces quatre planches, il y avait beaucoup de ronces et d’épines, ce n’était pas la peine d’alourdir une épitaphe aussi grossière avec un geste de circonstance, certes, mais qui restait obstinément englué dans la marée noire qui agitait mes sentiments.

J’ai fourré la rose au milieu du décolleté de Janneke, qui débordait, comme toujours, de générosité, et j’ai fait signe aux fossoyeurs de commencer à pelleter.

Nous avons quitté le cimetière sans échanger un seul mot, sauf avec le curé, qui m’a donné une grande claque dans le dos, et qui nous a dit : « soyez heureux ».

 

********************

 

Mais comment en étais-je arrivé à tant de cynisme, de détachement et d’indifférence ? Comment avais-je eu l’audace de bafouer à ce point la morale, la décence, la pudeur, les bonnes manières, l’ordre, la loi et la rigueur ? Comment avais-je laissé déferler mon enthousiasme avec si peu de retenue pendant l’enterrement de ma propre et unique épouse ?

Retournons dans mon passé.

Remontons jusqu’à ce point de bascule où je n’étais encore qu’un mari émasculé, doux en tout, pas très vif mais toujours obéissant, connecté en illimité sur mes deux qualités principales, parce que j’étais dans l’incapacité de m’en tricoter d’autres : la lâcheté et la paresse.

Elle visait haut.

J’étais le champion du terre à terre.

Elle voulait dépasser notre condition de classe, s’élever, apprendre, améliorer notre quotidien qui n’avait pourtant rien d’ordinaire.

Je voulais simplement sucer des glaçons et descendre des bières.

Il fallait que je lise ceci, que je m’intéresse à cela. Sa soif de connaissance était grande. J’étanchais la mienne au cul des bouteilles que je pouvais ouvrir quand elle avait le dos tourné.

Oh, n’allez surtout pas croire qu’elle voulait effacer ses origines, renier d’où elle venait, barrer d’un trait tout ce qui l’avait construite, jour après jour, depuis qu’elle était née. Elle n’avait honte de rien, elle ne rejetait absolument rien.

Elle avait lu une citation de Philippe Noiret, un très grand acteur, sur sa fin, qui ne tournait plus. Il disait : « le voyage est court, essayons de le faire en première classe ». Mais de quel droit ce comédien, que je ne connaissais pas, s’était-il permis de venir jouer une scène dans MA vie privée ?

Elle m’a vite fatigué.

Et même si je ne faisais strictement aucun effort, elle m’a totalement épuisé.

Ce n’était pas méchant, c’était pour notre bien disait-elle. Il fallait repousser les limites de notre horizon banal et ennuyeux jusqu’à la frontière de nos rêves les plus éveillés.

Quels rêves ?

Je ne dormais plus du tout.

Elle avait fini par se refuser à moi, un peu, beaucoup, passionnément. Elle disait que j’étais lourd, égoïste, obtus, elle sortait ce mot alien des pages d’un dico. qui lui servait d’oreiller. Elle disait que j’avais plus d’inertie que le mont Olympe, la plus haute montagne du Système solaire, situé sur Mars.

Je ne répondais pas, je ne m’énervais pas. J’ai été vaincu par KO sans combattre. Et maintenant que j’étais au tapis, le divorce ? Sûrement pas ! Elle et moi, disait-elle, c’était pour la vie, même si elle n’en avait plus envie.

Il ne me restait pas beaucoup de choix :

  1. Changer, comme elle le désirait.
  2. Me suicider, ce qui me paraissait beaucoup plus facile mais terriblement exagéré.
  3. Prendre une maîtresse.

Penser n’est pas mon fort, réfléchir ou me servir de ma tête, encore moins.

Laissons faire le destin.

 

********************

 

Pendant qu’elle s’essayait, étage par étage, aux vertiges d’un ascenseur social qui l’éloignait de moi, je me vautrais dans le déni. J’ai perdu mon job. J’étais très fier de moi, je l’avais fait exprès, pour l’emmerder.

Cela n’a eu aucun effet.

Je me suis humilié devant elle : j’ai fait les courses, le lavage, le ménage, la cuisine, le repassage. J’ai nourri le chat avec des boulettes de bœuf que je cuisinais moi-même, j’ai sorti les poubelles, j’ai mis des fleurs dans des pots, les pots sur la terrasse, la terrasse sur le toit de notre immeuble, à côté des petits palmiers Butia et Humilis que j’avais plantés dans une immense jardinière à ciel ouvert.

J’étais rigoureux, précis, ordonné, pas vraiment enthousiaste mais terriblement déterminé. Je ne buvais plus que de l’eau, je regardais Arte, je suivais les exploits des plus grands footballeurs dans les pages du « Monde », à l’aveugle, sans la moindre vidéo de but qui me permettrait de recouvrer l’intérêt de la vue.

Rien à faire.

L’amour était passé.

Et puis Janneke est arrivée.

 

********************

 

Moi         -Qui c’est celle-là ?

Elle         -Notre bonne, mon chéri.

Moi         -Je fais mal, c’est ça ?

Elle         -Au contraire, tu tiens la maison de façon exceptionnelle ! Tu pourrais remonter le temps et te faire engager par les producteurs de « Downtown Abbey » !

Moi         -Alors quoi ?

Elle         -Essaye de tutoyer le firmament, comme moi !

Moi         -Je préfère rester le nez collé au sol, c’est plus efficace pour gratter les taches de gras au couteau !

Elle         -C’est le travail de Janneke, désormais !

Moi         -Et moi, je fais quoi ?

Elle         -Tu la regardes, et tu ne touches plus à rien !

 

********************

 

J’ai tenu parole.

Je n’ai plus touché à rien.

J’ai regardé Janneke frotter, briquer, astiquer, récurer, brosser, essorer, ouvrir des pâtes feuilletées…puis un jour, j’ai glissé sur un carreau mouillé qu’elle était en train de faire briller. Je ne sais pas trop comment, nous nous sommes retrouvés enchevêtrés. Le désir, surprenant, inattendu, très puissant, a coupé mon souffle saturé par les effluves excitants d’eau de javel.

Janneke n’a rien dit.

Cuisine, salle de bains, chambre à coucher, jardinières…partout où il y avait quelque chose à gratter ou à rempoter, nous avons recommencé.

Janneke n’a rien dit à mon épouse.

Janneke ne dit rien, jamais. Ni avant, ni pendant, ni après.

C’est agaçant à la fin.

Moi         -Tu n’aimes pas ?

Janneke   -Quand je me frotte à vous sur les ordres de madame, je ne pense pas.

Moi         -Co…comment, c’est elle qui t’a demandé de pratiquer cette odieuse luxure domestique avec moi ?

Janneke   -Pas exactement ! Elle m’a dit de vous obéir, et de me taire !

Moi         -Donc, tu n’aimes pas !

Janneke   -Je ne sais pas, il faudrait essayer pendant mes loisirs. Comme je viens de vous le dire, quand je travaille, je ne fais pas de sentiments !

Moi         -Bon, ton prochain jour de congé, c’est quand ?

Janneke   -Demain, mais ce sera sans vous. Il faut que je reprenne des forces. Tenir correctement cette maison, c’est plus que fatiguant, c’est totalement renversant !

 

********************

 

Pour me sortir de l’ennui, j’avais donc pris une maîtresse. Mais celle que j’avais choisie ne le savait pas.

J’étais perdu, éperdu, pris au dépourvu, foutu.

J’ai demandé un rendez-vous à mon épouse. Son nouveau job prenait tout son temps, on ne la voyait quasiment plus à la maison. Son boy, un assistant bac+10 blond, chétif, puceau et ouvertement amoureux d’elle à la façon de Platon, a consenti à m’accorder cinq minutes, en reniflant de mépris.

Moi         -Ça s’arrête quand, ce cirque ?

Elle         -Tu as dit oui pour la vie, jusqu’à ce que la mort nous sépare, tu te souviens ?

Boy         -C’est regrettable !

Moi         -De quoi je me mêle, petit vierge effarouché ?

Elle         Laisse-le, il prend ma défense, il est si chou !

Moi         -Et bien voilà, quitte-moi, et prends-le pour amant, qu’est-ce que tu attends ?

Elle         -Lui, dans mon lit ? Mais c’est un jouet cassant et sensible, il n’est pas conçu pour les affrontements corps à corps !

Boy         -Mais je vous aime !

Elle         -Pauvre petit chéri ! Vous êtes pitoyable, jeune homme, vous puez la maladresse à plein nez, vous me donnez l’envie de gerber !

Moi         -Ouvre ton cœur, merde ! Il fait pitié ce môme ! Tu as donné sa chance à une brute sans cervelle de mon espèce ! Essaye un érudit tout en finesse si tu l’oses !

Boy         -Oh oui, Madame, je brûle que vous acceptiez de me guider sur les chemins de l’amour !

Elle         -« Me guider sur les chemins de l’amour », mais qu’il est con ce gosse ! Un vrai précieux ridicule !

Moi         -Donc c’est non ? Pas d’essai, pas de divorce ! Tu fais chier !

Boy         -L’ignare baraqué a raison, Madame, c’est fâcheux ! Votre intransigeance glacée me met au supplice ! Je suis très marri, comme lui !

Elle         -Allez les comiques, dégagez ! J’ai du travail ! Jusqu’à ce que la mort nous sépare, j’ai dit !

Moi         -Ça va être long !

Boy         -Pas forcément !

 

********************

 

L’absence d’expérience sexuelle n’exclut pas la violence du sentiment amoureux. J’avais refermé derrière moi la lourde porte capitonnée du bureau de mon épouse depuis un bon moment. Le môme s’est jeté sur elle. Il lui a cloué les lèvres et coupé le souffle avec un long baiser qui l’a véritablement asphyxiée.

Elle a bien eu l’idée de se dégager pour appeler au secours. Mais elle était morte avant d’avoir essayé. Le jeune érudit, étourdi par cet amour qui s’était transformé en haine, et rendu fou par la douleur d’avoir perdu celle qu’il aimait, s’est jeté par la fenêtre. Le bureau était au vingtième étage, son atterrissage fut bref et définitif.

Il a failli m’emporter dans sa chute. J’étais en train de sortir de l’immeuble au moment précis où il s’est écrasé, à quelques pas de moi. J’ai tout de suite compris qu’un drame en un seul acte s’était joué au dernier étage, là où mon épouse avait fini par s’élever.

Je n’ai pas attendu les secours, je n’ai pas attendu les keufs.

J’ai couru jusqu’à la maison pour annoncer la bonne nouvelle à Janneke. Il fallait que je sache. Je l’ai mise à nue, dans l’entrée, sans frapper. Nous nous sommes unis sur le tapis de sol où était imprimé : « essuyez vos pieds ».

Moi         -Alors, tu m’aimes ?

Janneke   -Je…je ne sais toujours pas !

Moi         -Ce n’est donc que du sexe ?

Janneke   -Peut-être, peut-être pas, je suis trop confuse pour me faire une opinion ! Et puis l’esprit de Madame est toujours là !

Moi         -Allons l’enterrer ! Après, tu sauras !

 

********************

 

C’étaient des funérailles, merde, pas un rendez-vous mondain ! J’ai refusé que toute la clique qui travaillait avec elle puisse assister à l’inhumation. J’ai aussi refoulé les journalistes, les ministres, les curieux ainsi que tous les esprits morbides qui se repaissaient à plein temps du malheur des autres.

Il fallait cependant un curé, Janneke m’a soufflé le nom de celui qu’elle connaissait.

Nous étions là, tous les trois, autour de ce trou fraîchement retourné qui attendait avec avidité de retourner dans l’oubli et les ténèbres. J’ai pris le curé à part.

Moi         Combien pour vos services ?

Curé        Ce qu’il vous plaira !

Moi         C’est que… c’est ma première fois !

Curé        Elle vous aime, vous savez !

Moi         Janneke ?

Curé        -Elle me l’a si souvent confessé !

Moi         -Et vous me dites ça comme ça, sourire aux lèvres, alors que nous allons porter la preuve éclatante…

Curé        -…mais éteinte, veuillez me pardonner, je n’ai pas pu résister…

Moi         -…de notre péché de chair adultère en terre !

Curé        -Elle vous aime, ça crève les yeux, c’est tout !

Moi         -Et le secret de la confession ?

Curé        -Mais cet amour n’est un secret pour personne. Tout le monde le sait, sauf vous, apparemment !

Moi         -Et le péché ?

Curé        -Votre épouse est décédée, où est le péché ?

Moi         -Vous êtes singulier, pour un curé !

Curé        -Je suis unique, il faut bien l’avouer !

Moi         -Et Dieu dans tout ça ?

Curé        -Dieu est amour. Vous aimez, donc Dieu vous aime, circulez !

Nous nous sommes recueillis, un instant assez bref qui ne restera pas vraiment dans ma mémoire. Je crois que j’ai ri, peut-être un peu trop haut. C’est là que Janneke a pris ma main, et que j’ai soudain compris, enfin.

Il ne s’agissait plus de l’attraction étouffante et permanente de nos deux corps.

C’était un sentiment invisible, indescriptible, beaucoup plus puissant que le sexe.

C’était l’amour, qui me rendrait meilleur pour toujours.

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