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Une MicrofictioN de Lisezbarbare – LA VEUVE qui remontait le temps 2/2 – par Edouard d’Agry

Une MicrofictioN de Lisezbarbare – LA VEUVE qui remontait le temps 2/2 – par Edouard d’Agry

Une MicrofictioN de Lisezbarbare – LA VEUVE qui remontait le temps 2/2 – par Edouard d’Agry

Une microfiction de www.lisezbarbare.fr

-Il est revenu !

-Qui ça ?

-L’autre, enfin lui, je ne sais plus, mais il est revenu !

-Ton mari ? Tu as transvasé ses cendres dans une lampe magique, tu as frotté, et il est apparu ?

-Ne te moque pas, ce n’est pas lui, mais il est revenu je te dis !

-Explique-moi !

-Occupe-toi de mon corps, d’abord !

Quand ma maîtresse s’est allongée, nue, sur ce lit où nous avions commis tous ces péchés qui ne l’étaient plus, quand je me suis penché sur son visage et sa poitrine frémissantes, il est revenu, ce con. Son visage, en 3D et en grand, est revenu se placer entre nous, comme avant.

J’avais choisi un acteur exceptionnel. Il avait remplacé, dans le cœur et l’esprit de la femme que j'aimais, l’abruti que j’avais tué, pour rien.

-Alors, heureuse ?

-Comme toujours mon amour ! Mais toi, y’a quelque chose qui ne va pas ?

-Mais non, tout va bien ! Raconte-moi !

-Sa mort, tu avais raison, c’était trop tôt. Il aurait dû partir dans vingt ans, minimum, avec une petite retraite et des gros rhumatismes. Alors, « Il » me l’a rendu.

-Tu crois en Dieu, depuis quand ?

-Depuis que cette incarnation muette de feu mon mari est venue frapper à ma porte, l’autre soir.

-Ah, parce qu’il ne parle pas ?

-Il est muet, mais c’est lui !

-Comment tu sais ?

-Sa peau contre la mienne, son odeur, ça ne trompe pas, c’est la sienne !

-Parce qu’en plus, tu as fait l’amour à cet inconnu ?

-Très bien d’ailleurs !

-Comment ça, très bien ? Sous prétexte qu’il dégage une odeur familière ? Tu me fais marcher, hein ?

-Quand j’étais obligée d’accomplir mon devoir conjugal hebdomadaire, tu ne disais rien ! Et maintenant, brusquement, tu te mets en colère ?

-Mais c’était ton mari, ce n’était pas pareil !

-Tu as raison, avec ce type, c’est beaucoup mieux ! Il devance tous mes désirs d’une façon si douce et sensuelle, c’est incroyable ! Et en silence, en plus ! L’autre, il finissait toujours par couiner comme un cochon à qui on veut couper les roustons, quel ennui pour mes oreilles ! Et en plus, celui-là, il ne sue pas ! Il sent bon tout le temps ! Avant, après, pendant !

-Je…je n’ai pas de mots ! Tu me trompes avec un muet ! Je suis sans voix !

-Ah, j’ai eu peur ! Tu retrouves ton humour, mon amour !

-Tu n’as rien compris ! Je suis premier degré là ! Et à l’intérieur, je dois être à mille ou deux mille ! Je bous, je brûle, « j’éruptionne » !

-Ce n’est pas un verbe, ça, mon chou !

-Mais je n’ai pas mieux en rayon pour te faire comprendre que je vais exploser grave, vomir sur ton corps une coulée de danger incandescent, comme la lave d’un volcan ! Barre-toi !

 

********************

 

Le con.

J’ai toujours dit que ce petit mari était un con.

Je me suis tellement foutu de lui.

Il se venge.

Et avec ma complicité et mon blé, en plus.

Qui c’est le con, maintenant ?

Il faut croire que c’est moi.

Je me suis calmé.

Correction : j’ai essayé de me calmer. Mais je n’y suis pas vraiment arrivé. Quelles étaient les options qui s’ouvraient devant moi pour me tirer du merdier fumant dans lequel j’avais, comme un grand, plongé ma tête et le haut de mon corps ?

Changer de maîtresse ?

Ah, mais non ! Je l’aimais vraiment : Et ce n’était pas pour le sexe. Il y avait beaucoup, beaucoup de sentiments. Assez pour oublier que nos corps allaient vieillir et se flétrir, assez pour oublier que, bientôt, le désir de la chair ferme ne serait plus qu’une île lointaine et inaccessible.

Prendre une maîtresse temporaire de rechange ?

On appelle ça prendre du recul, comparer, se priver de sa principale source amoureuse pour y retourner, encore plus assoiffé.

Ah, mais non ! Je ne suis attiré que par les femmes mariées. J’ai déjà tué une fois par amour.je ne dis pas que j’ai vraiment détesté, mais il ne faudrait pas que ça recommence.

Tuer cet enfoiré de Mircea, qui joue si bien son rôle, qu’il ne joue plus du tout ?

Après tout, pourquoi pas ?

Il n’est pas encore tout à fait rentré dans la vie de mon amour, c’est trop récent, il n’est pas encore installé.

Oui, oui, tuer Mircea.

Pas mal comme idée.

 

********************

 

-T’es calmé, mon chou ?

-Ça dépend !

-De quoi ?

-De ta réponse !

-À quoi ?

-Tu couches, ou tu ne couches pas ?

-Avec toi ?

-Avec Mircea !

-Co…comment sais-tu qu’il s’appelle Mircea ?

-Ben…je le suppose, tous les roumains s’appellent Mircea, non ?

-Ah oui ? Et comment sais-tu qu’il est roumain ?

-Et toi, hein ? Comment sais-tu qu’il est roumain et qu’il s’appelle Mircea puisqu’il est sans paroles, hein ?

-Il parle tout haut dans son sommeil. J’ai tout enregistré, et, sur une intuition, j’ai tout fait écouter ce matin à Doina, ma copine roumaine.

-Donc, il parle, cet enfoiré !

-Dis-donc, n’inverse pas les rôles, s’il te plaît ! Commence par m’expliquer d’où tu sors-tu qu’il s’appelle Mircea et qu’il est roumain ? Je n’ai pas souvenir de t’avoir invité pour un plan à trois, la nuit dernière !

-Alors là, alors là, c’est bien une preuve éclatante de la perfidie toute féminine dont moi, pauvre homme, je serais bien incapable ! C’est toi qui me trompes, et c’est moi qui devrais me justifier ? Je…je suis sans voix !

-Et pourtant, tu gueules, on n’entend que toi ! Bon, tu m’expliques tes dons spontanés de voyance, ou…

-Ou quoi ?

-Tu vois cette porte ? Je la prends, tu n’entendras plus jamais parler de moi ! Et là, chéri chéri, tu auras vraiment une bonne raison de rester sans voix !

Je n’avais pas l’esprit assez vif pour inventer sur commande un mensonge authentique. Alors, je me suis tu.

Son regard s’est assombri, ses yeux ont lancé des éclairs, elle a tourné le dos et elle est partie. Même si je n’ai pas entendu un seul bruit, je crois bien que je venais de me prendre en pleine gueule un coup de tonnerre.

 

********************

 

-Salopard, connard, petite merde adriatique !

-Noire, petite merde noire ! Vous êtes nul en géo, Constantsa, c’est sur la Mer Noire !

-Tu as vite appris le français, mon cochon !

-L’amour, patron, est un accélérateur puissant.

-Tu me donnes encore du patron, alors que tu me l’as mis profond ?

-Mais…je reçois toujours vos virements, patron !

-Ah merde, que je suis con, je ne les ai pas suspendus ?

-Et vous ne le pourriez pas !

-Et pourquoi, abruti ?

-Parce que, cher patron, le contrat, je l’exécute à la lettre, et même très bien je crois !

-Ah ça, c’est réussi ! Elle est totalement amoureuse de toi ! Et moi, que dalle, nada ! En t’engageant, j’ai creusé ma propre tombe amoureuse !

-Et votre compte en banque, n’oubliez pas de creuser votre compte en banque. Mon cachet, c’est une fois par mois, et la prochaine échéance, c’est demain ! Sinon…

-Sinon quoi, enfoiré ?

-Sinon rien ! Je l’aime, sincèrement, je ne dirais rien.

-Belle mentalité ! Je te paye, tu tombes amoureux sur commande, mais c’est sincère, autant dire totalement désintéressé ! Tu te fous de moi ?

-Et puis non, ne me payez plus, vous me gavez, barrez-vous, voilà !

-Pas si simple ! Je veux récupérer mon amour, moi, je vais tout lui dire !

-C’est trop laid, vous n’oserez pas !

-Sinon quoi ?

-J’ai tué, pour de faux, dans des films minables, tournés par des insignifiants miteux.

-Et alors ?

-Je me suis toujours demandé ce que ça fait, quand on tue pour de vrai !

-C’est une menace ?

-Mais non, patron ! Je suis comédien, ne l’oubliez pas ! J’imagine, c’est tout, j’imagine ! Je n’ai pas le droit ?

 

********************

 

La veuve s’est remariée.

Mais avec lui, pas avec moi.

J’aurais aimé être invité, je les aurais crevés, tous les deux, devant le maire, juste après l’échange des consentements béats, et juste avant que leurs lèvres ne se scellent devant cette brochette d’invités débiles, et enivrés à l’avance par l’idée de s’enfiler tout ce champagne, sans risquer d’être verbalisé en plein état d’ébriété par la maréchaussée.

Ils savaient que j’étais devenu fou, violent, incontrôlable.

La meilleure défense, la paix du ménage, c’est l’attaque. Alors ils m’ont dénoncé aux keufs. Mais trouver des traces d’ADN qui me correspondaient, dans un cendrier funéraire bourré des restes d’un type sans intérêt, pas facile, hein ?

Deuxième chance, mes empreintes digitales. Partout, à tous les étages de l’échafaudage qui était toujours en place. Ça ne laisse pas de traces, des doigts, sur des tubulures en acier froides et lisses. Sauf si elles sont maculées d’une sorte de résidu de chantier graisseux, qui grave, comme dans le marbre, des coussinets digitaux bien nets, avec assez de points de concordance pour me mettre en garde à vue, et me poser une question toute simple : « moi qui n’avais jamais travaillé de ma vie, qu’est-ce que je faisais sur cet échafaudage ?»

J’ai avoué.

Je voulais entraîner cet enfoiré de Mircea dans ma chute.

Ma détermination à faire, une fois de plus, le mal, s’est envolée au moment même où je suis passé aux aveux. Je n’ai pas impliqué Mircea.

Je crois que j’ai été plus que soulagé.

J’étais bien.

Voilà, pour la première fois de ma vie, j’étais tout simplement bien.

 

********************

 

Après avoir pleinement interprété ce qui restera son meilleur rôle, Mircea est retourné à sa carrière d’acteur raté.

Il est venu en prison, pour jouer une pièce sur l’amour ou la haine. Marivaux, Shakespeare ? Je ne m’en souviens plus.

J’ai assisté, de loin, à la représentation, je ne me suis pas montré. Je l’ai vue de dos, elle, je l’ai immédiatement reconnue. Elle était assise au premier rang. Son regard était rivé sur ce mec détestable, son homme, comme un aimant.

Jamais, elle ne m’avait regardé avec des yeux aussi passionnés et flamboyants.

On dit que si on fixe le dos de quelqu’un avec beaucoup d’insistance, il finit par ressentir comme un point de brûlure, et il finit par se retourner. J’avais réussi à cacher une lame de rasoir, je l’avais en permanence sur moi.

Je me suis ouvert les veines, en dévorant sa silhouette parfaite avec autant d’intensité qu’il m’était possible de télécharger dans mon regard. Je me suis dit, si elle se retourne, si elle me reconnaît, si elle me sourit, j’appelle au secours, et je suis sauvé.

Mais elle était toute entière portée vers cet acteur minable, qu’elle ne quittait pas des yeux, sans cligner, sans ciller, c’était insupportable.

Allez, mourrons, débarrassons le plancher de cette vie inutile et misérable. Si Saint-Pierre le permet, j’irais demander pardon à son premier mari, le pauvre innocent à cause de qui toute cette folie est arrivée. Et s’il accepte mes excuses, peut-être que Saint-Pierre me permettra de lui payer un coup à boire.

Et s’il y a bien un bar au paradis, je lui en paierais un deuxième, puis un troisième, et on finira comme deux vieux potes, on se secouera la glotte en bavant sur ce merdeux, ce trois fois rien qui nous a pris, tout d’un coup, par surprise, tout : notre amour, de toujours.

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