Une microfiction de www.lisezbarbare.fr
Il était toujours là.
Quand je la prenais dans mes bras.
Entre nous.
Son visage flottait, têtu, menace tenace.
Exactement entre mon corps et le sien.
Ce fantôme malvenu aspirait mon énergie, fusionnait toute mon attention dans un creuset glacé de haine. Je bouillais de rage, je dégouttais de colère, et je ne pouvais rien y faire.
Cela n’empêchait pas ma maîtresse d’atteindre le plus haut point d’un plaisir que je ne partageais plus avec elle.
Mais elle n’en savait rien.
Car ce fantôme n’apparaissait que pour moi.
Elle ne le voyait jamais.
C’était son mari, ce benêt, cet inutile vide, vain et débile avec qui elle vivait.
Y’en avait marre.
Cela ne pouvait plus durer!
********************
-Quitte-le !
-Non !
-Quitte cette merde que pas un trottoir décent n’oserait recueillir !
-Tu sais bien que c’est impossible !
-Je ne sais rien, quitte-le !
-Depuis que je me suis perdue dans tes bras, je me suis enfin retrouvée. Quand tu m’enlaces, je suis moi !
-Ah, tu vois !
-Mais lui, sans moi, est perdu. C’est un enfant, tu comprends ?
-Que dalle ! Se perdre, au final, c’est bien ou c’est mal ?
-Ça dépend !
-C’est confus !
-Mais non, c’est très clair au contraire !
-Tous tes trucs simples, là, qui dépendent – de quoi ? Je ne sais pas ! – ça rend les choses drôlement compliquées, si j’ai bien compris !
-Bon, on recommence !
-Sûrement pas, tu m’embrouilles, j’ai la migraine !
-Mon chéri, tu te trompes, il ne s’agit pas de remettre ça ! Je vais te réexpliquer l’évidence, une nouvelle fois, assieds-toi !
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Mais les mots n’y faisaient rien, le visage de ce con était toujours là, bien en place, immuable, dès que je me penchais sur le sein tendu de ma maîtresse, son épouse.
J’ai contracté une maladie sévère et très contagieuse. Enfin, c’est ce que je lui ai dit pour ne plus la voir pendant une semaine.
J’ai suivi son mari.
Il n’avait pas le vertige.
Il travaillait sur des chantiers et des échafaudages très haut perchés.
Il faisait des heures supp., seul, tard le soir, pour couvrir de cadeaux cette femme dont les yeux n’avaient jamais brillé pour lui.
Il faisait noir, le ciel était couvert, le mur de l’immeuble qui faisait face à l’échafaudage, de l’autre côté de la rue, était aveugle. J’ai tenté ma chance. J’ai escaladé une à une les échelles de service posées sur le chantier. Je me suis retrouvé nez à nez avec cet abruti qui compliquait ma vie, qui s’interposait entre moi et ce bonheur simple que je revendiquais comme tout le monde.
Il ne me connaissait pas, mais il m’a reconnu. «Toi, c’est toi ! ». Je crois que c’est le tutoiement qui a tout déclenché. Le tutoiement, pourquoi ? Parce que j’avais exploré le corps et le cœur de son épouse, pensait-il, le con, que cela ouvrait une quelconque proximité affective entre lui et moi ?
Je l’ai poussé dans le vide.
Il m’en a été reconnaissant.
Sa vie sur Terre, aux côtés de cette femme qui l’avait brisé menu à la seconde même où le piège du « oui s’était refermé sur sa dignité d’homme libre, à la mairie, avait été un enfer.
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-Il est mort !
-Comment ça, il est mort !
-La semaine dernière, pendant que moi, j’étais presque mourant, il était encore vivant et, tout d’un coup, hop, il est mort ? Pas possible !
-Ce sont des choses qui arrivent, il n’était plus si jeune, nous ne sommes plus si jeunes !
-Mais lui, c’est différent, il ne devait pas mourir. Il avait vécu, c’est certain, mais pas assez pour qu’on puisse dire que c’était trop !
-Donc, mon amour, tu es en train de dire que c’est injuste ?
-Exactement !
-Je ne pensais pas que la mort de mon mari te bouleverserait à ce point ! Tu me touches !
-Là, maintenant ? Mais son incinération n’est pas encore tout à fait éteinte, tu crois, c’est raisonnable, vraiment ?
-Ce n’est pas raisonnable, mais je ne vois pas de meilleur moment !
Sans doute était-ce à cause de cette proximité de sentiments qu’elle avait partagés avec la mort, la veuve, toute fraîche, s’est donnée avec une fureur de vivre que je ne lui avais jamais connu.
Le visage du tout récent décédé ne m’apparaissait plus.
Son souvenir s’était effacé avec sa mort.
Tout était bien.
Pas tout à fait.
Après cette preuve flagrante d’un adultère qui, grâce à mon intervention, n’en était plus un, elle s’est mise à parler.
De lui.
Exclusivement de lui.
Elle ne pouvait plus s’arrêter. C’était un flot ininterrompu de mots, de phrases vives et vivantes qui le réincarnaient, littéralement.
Je n’avais supprimé que son image.
Voilà qu’il revenait à fond, avec le son.
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J’ai cru que le temps ferait son œuvre d’oubli.
Mais non.
C’était pire à chaque fois.
J’ai fini par tout savoir de lui : sa triste vie, son œuvre insignifiante, sa naissance, ses parents sa famille, sa jeunesse, ses souvenirs, ses goûts, tout.
Seule sa mort restait un mystère, alors, elle ne m’en parlait jamais. Encore heureux, des circonstances de sa mort, je savais tout, et j’étais bien le seul.
Au moins, avant, elle empoisonnait notre relation amoureuse avec un type qui était chiant, soit, mais bien vivant. Mais maintenant, elle me tuait à feu doux avec des mots qui célébraient le souvenir de quelques grammes de cendre planqués dans le cul d’une urne bon marché.
Y’en avait marre.
Cela n’avait que trop duré.
J’ai prétexté une rechute, façon staphylocoque adoré, pour la mettre à distance pendant quelques semaines. J’avais un plan.
Je n’ai jamais rien foutu de ma vie, mais je pouvais le faire très confortablement. J’avais hérité d’une somme affreusement considérable. Pour une fois, j’allais dépenser cet argent, que je ne méritais certainement pas, d’une façon constructive, calculée, intelligente.
J’ai organisé un casting.
J’ai demandé à un agent célèbre de réunir des acteurs qui ressemblaient trait pour trait à ce con qui me faisait toujours de l’ombre.
Les acteurs sont habitués à toutes les excentricités, de la part d’un metteur en scène. Moi, bien sûr, ils ne me connaissaient pas. Mon projet était bidon, mais je payais bien, alors…
Mais, quand je leur ai demandé de se mettre torse nu et que j’ai commencé à renifler leur peau, la base de leur cou, leurs aisselles, certains ont pris peur et ils se sont barrés.
C’est important l’odeur.
C’est même la base d’un amour qui dure.
Le désir, la force des sentiments, les centres d’intérêts communs ? Que dalle ! C’est avant tout chimique, je vous dis. Peau contre peau, ce sont les odeurs qui décident à notre place si, et combien de temps nous allons rester ensemble.
Avant que je le pousse dans le vide, quand il avait compris que sa dernière seconde de vie était en train de lui fausser compagnie, le gêneur avait sué. Son identité olfactive m’avait bourré le pif, jamais je ne l’oublierai.
J’ai passé en revue des dizaines de sosies plus ou moins bien ressemblants. Pas un ne sentait comme il faut. J’ai failli me résigner, jusqu’au jour où j’ai reniflé Mircea, un roumain.
J’avais trouvé.
Je pouvais dérouler le plan que j’avais échafaudé pour régler, une fois pour toutes, le compte à ce rival qui, même réduit en poussière, continuait à s’insinuer dans chacune de mes scènes d’amour, comme les saloperies de particules fines que je respirais dès que j’étais plongé dans l’atmosphère de cette ville sinistrée.
Il y avait un seul petit problème.
Mircea ne parlait pas un seul mot de français.
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