Une microfiction de www.lisezbarbare.fr
Elle m’a crié dessus.
Devant tout le monde : Webby, son assistante personnelle, Goran, le chauffeur, Tartine, la cuisinière, et Aurore, la femme de ménage.
Elle adorait m’humilier en public depuis que je me refusais à elle. Dans ses yeux vides, mais injectés de sang, je lisais le plaisir pur et violent d’une revanche bien maigre et aigre.
Mais je ne céderais pas devant cette sotte bien née, que tout le monde craignait. Elle bénéficiait de la protection illimitée de son père, ancien multimillionnaire, qui faisait les cent pas devant l’entrée du club des milliardaires. Pour quelques dizaines de pauvres petits millions, trois fois rien, une misère, ce club se refusait encore à lui.
Pourquoi l’avais-je épousée ?
Ne pas se poser la question.
Ne pas s’énerver.
Ne pas répondre aux provocations grossières, bêtes et méchantes de cette rousse incendiaire aux yeux verts.
Ne pas baisser la tête, faire front, les yeux dans les yeux.
Braver la tempête de stupidité qui sort de la bouche sensuelle et parfaite de cette nullité.
Cette nullité zéro défaut d’élocution, qui ne maîtrise jamais la grossièreté et l’énormité des propos acides qu’elle déverse sur moi dans un français pourtant parfait.
Quand elle était vraiment énervée contre moi – elle était toujours énervée contre moi – elle se mettait aussi à employer l’anglais, entre deux phrases. L’anglais, la langue du bizenesse et des gens qui dominent le monde occidental.
Ce matin, j’avais eu la très mauvaise idée de me moquer de ce tic, j’avais dit qu’elle était «SO» sotte. C’était plus gentil que « grosse conne », plus léger, et même, à bien y réfléchir, presque affectueux.
Tout le personnel a rigolé, je crois même que son père, qui n’était pas dénué d’humour, aurait apprécié lui aussi.
Mais elle l’a vraiment mal pris. Elle m’a balancé une baffe brûlante qui a ouvert ma lèvre supérieure encore plus sûrement qu’un fer à souder.
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Elle -Vous ne voulez vraiment plus d’elle ?
Lui -Jamais plus ! C’est fini !
Elle -Mais pourquoi ? Après tout, coucher sur commande, surtout pour un homme, ce n’est pas si terrible que ça !
Lui -Vous ne savez pas de quoi vous parlez, Aurore ! C’est…c’est physique, je ne peux pas, je ne peux plus !
Elle -C’est une très belle femme, pourtant ! Grande, athlétique, mais sans les veines saillantes qui partagent les biceps en deux, bien roulée et ferme.
Lui -C’est elle qui vous paye pour me convaincre de retourner dans son lit ?
Elle -Vous êtes vexant, je vais mettre ça sur le compte de la douleur qui irradie votre lèvre amochée.
Lui -C’est physique, vous comprenez ? Son grain de peau est rêche, l’odeur et les liquides qu’elle exsude, acides, rances, poisseux…nous sommes incompatibles !
Elle -Vous l’avez aimée ? Au début je veux dire !
Lui -J’ai été subjugué par sa beauté. J’ai toujours pensé qu’une femme aussi belle ne pouvait pas être aussi conne. Un homme con, vaniteux, satisfait de lui-même, qui tourne autour de con corps et de son cul comme si c’étaient les 8ème et 9ème merveilles du monde, c’est normal, hein ? On peut même dire que ça court les rues ! Mais une femme, une femme ! Comment est-ce possible ?
Elle -Naïf à ce point ? Vous sortiez d’où ?
Lui -De nulle part, ou presque ! En tout cas, nous n’étions pas du même monde !
Elle -Qu’allez-vous faire ? Ça ne peut plus durer, non ?
Lui -Je vais faire mon boulot, comme d’hab. Je suis bien sur la feuille de paye de son vieux, non ?
Elle -Et, contrairement à tous les autres, ce n’est pas pour faire semblant !
Lui -Mais attention, je suis au bout ! Il ne faudrait pas grand-chose pour que je mette un point définitif derrière les dix ans que je viens de passer dans ce piège à conne.
Elle -Et vous abandonneriez tous ceux qui ont de l’affection pour vous ?
Lui -Goran et vous ?
Elle -Moi d’abord, surtout !
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Avocat -Je vais tout vous prendre !
Lui -Essayez, je n’ai rien !
Avocat -C’est pas grave, je vais tout vous prendre quand même !
Lui -Ça ne fera toujours pas beaucoup !
Avocat -Le divorce, vous signez ?
Lui -Oui !
Avocat -Avec tous les torts à votre charge ?
Lui -Oui !
Avocat -Y compris le refus systématique d’exercer votre devoir conjugal ?
Lui -Ah, parce que vous savez ça aussi ?
Avocat -Votre splendide épouse ne me cache rien !
Lui -Elle se met à poil, quand elle décide de vous consulter ?
Avocat -Je…je ne comprends pas !
Lui -Moi je comprends surtout qu’elle a choisi un bavard aussi stupide qu’elle !
Avocat -Vous me calomniez ?
Lui -Je constate ! Un fait avéré ne peut être considéré comme une insulte ou une calomnie, cher maître !
Avocat -Je vous prendrai plus que tout ! Je vous prendrai le double !
Lui -Prenez le triple ! Trois fois rien, c’est mieux que rien !
Avocat -Sentirai-je une pointe d’ironie, voire carrément de sarcasme dans votre voix ?
Lui -À part cette sueur fétide qui est en train de passer vos aisselles au Karcher, y’a rien à sentir, cher maître !
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Beau-papa -Vous ne pouvez pas me faire ça ! Vous êtes le seul qui travaille dans mon équipe !
Lui -Inutile de me verser mes indemnités contractuelles. Virez la somme directement sur le compte de son avocat, on gagnera du temps !
Beau-papa -Elle vous dégoûte tant que ça ?
Lui -Vous ne pouvez pas imaginer !
Beau-papa -Vous êtes devenu homo ? C’est Goran, le chauffeur de ma fille c’est ça ? J’ai toujours su qu’un gars avec un nom pareil…
Lui -Goran est un ami, pas un amant !
Beau-papa -Alors quoi ? Vous avez décidé de changer de sexe ? Ça coûte cher, la chirurgie de réassignation sexuelle ! Allez, dites « je reste », et je paye !
Lui -C’est…c’est une proposition surprenante ! Moi, avec un sexe de femme ? La question mérite d’être approfondie ! Et votre fille, qu’est-ce qu’elle dira votre fille ?
Beau-papa -Elle vous veut tellement, elle deviendra lesbienne !
Lui -Et si elle refuse ?
Beau-papa -Je suis son père, merde ! Elle fera comme je dis ! Alors, nous sommes d’accord ?
Lui -C’était juste pour rire, monsieur ! Notez bien que c’est juste une façon de parler. Avec tout ce que votre fille m’a mis dans les gencives, bouger les lèvres, c’est un véritable supplice !
Beau-papa -Alors nous et vous, c’est fini ! Le prestige, la fonction, le pognon…
Lui -Combien de temps, le préavis ?
Beau-papa -Une vie ?
Lui -Jamais de la vie ! Je partirai, Monsieur, à la fin du mois !
Beau-papa -Mais, c’est demain !
Lui -Exact, et c’est encore trop loin !
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Elle -Alors vous partez ?
Lui -Demain, au petit matin, je fous le camp, Aurore !
Elle -Vous m’abandonnez ? Vous aviez promis !
Lui -Il a recommencé ?
Elle -Vous ne voyez donc rien ?
Lui -Si c’est un œil au beurre noir que vous essayez de cacher derrière vos lunettes de soleil, forcément !
Elle -Depuis que je me refuse à lui, il n’a jamais cessé de me tabasser !
Lui -Vous et moi, nous sommes donc pareils !
Elle -Sauf que moi, je suis une faible femme, et que lui, il cogne fort ce salopard !
Lui -Vous ne voulez vraiment plus de lui ?
Elle -Au début, ses assauts violents, n’importe où, sur la table, dans l’ascenseur, penchée sur l’évier ou le lavabo…Je me suis sentie flattée par l’urgence de ce désir que j’ai pris pour de l’amour.
Lui -Beaucoup d’hommes, sauf moi peut-être, ne font jamais la différence !
Elle -Puis je me suis rendu compte qu’il pratiquait le même genre de mélange sauvage avec la concierge dans sa loge, la factrice à l’arrière du fourgon postal, une collègue de bureau à l’heure du déjeuner…et j’en oublie bien d’autres !
Lui -Il a de gros besoins ! Faudrait peut-être que je le présente à mon épouse !
Elle -C’est une idée ! Il ne veut jamais s’arrêter, question d’équilibre psychique et d’hygiène mentale, il m’a dit ! Le con, il a dû lire cette phrase dans un magazine, il n’a rien compris, mais il en était très fier !
Lui -Vous voulez que j’aille lui casser la gueule ? On dit ce soir, huit heures, juste avant qu’il essaye de forcer la livreuse de pizza ?
Elle -Pas la peine, je le quitte ! Je lui laisse tout, oh, je n’ai pas grand-chose, et je le quitte !
Lui -En somme, vous et moi, on est vraiment pareils !
Elle -Dans la détresse, nous sommes unis. On pourrait même être encore plus proches, si vous voyez ce que je veux dire !
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Épouse -Tue-le, Goran !
Goran -Pas pouvoir, madame, lui être ami !
Épouse -Tue-le, abruti ! Qui c’est qui te paye, merde !
Goran -Pas possible, madame !
Épouse -Tu es viré ! Donne-moi ce flingue !
Lui -C’est ça, donne ton joujou à la bêtasse en fureur, Goran ! Tu voudrais pas faire une bêtise, hein ? Pense à ta carte de séjour !
Goran -Tu avoir raison, je dois renouveler mois prochain ! Merci !
Lui -De rien, mon pote ! Ça sert à ça, les amis !
Épouse -Je vais tirer, je te préviens ! Prends-moi tout de suite !
Lui -Tire, on gagnera du temps !
Goran -Madame très belle, tu pas vouloir, vraiment ?
Aurore -Et toi, Goran, tu ne voudrais pas prendre la place de monsieur ?
Goran -Évidence ! Mais divorce d’abord !
Lui -Tu es marié, Goran ?
Goran -Mais non ! Toi divorcer d’abord avec madame ! Et moi, marier ensuite avec madame !
Épouse -Dis-donc, là ! J’existe, hein ? Je suis pas transparente comme une potiche !
Lui -Puisque tu as le courage et la lucidité d’aborder le sujet, ma chérie…
Aurore -Madame, il vous plaît, Goran ?
Épouse -Il faudrait qu’il soigne son élocution, qu’il fasse des progrès en français. À part ça, je ne suis pas contre un petit essai…! Je suis impatiente !
Lui -On dit ce soir, huit heures, je fais livrer une pizza dans ta chambre avant de partir ?
Aurore -Vous verrez, je connais une livreuse formidable !
Épouse -Ce soir ?
Lui -Les papiers, le divorce, je viens de tout signer par mail !
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Goran s’est déshabillé.
Il a quitté sa livrée de chauffeur pour toujours.
Il a enfilé un costume trois-pièces Armani qu’il a piqué dans ma penderie, nous avons à peu près la même corpulence.
Beau-papa est content, il a toujours apprécié le côté franc et honnête de Goran. Et Goran sait compter. S’il décide de voler son futur beau-père, ce sera au centime près.
J’ai pris Aurore par la main, ni plus, ni moins.
Nous sommes partis à l’aventure, au hasard de cette volonté commune qui traçait un chemin sous nos pas. Il nous arrive de redécouvrir des gestes dont nous avions oublié la spontanéité et la tendresse. Mais il nous faudra du temps pour effacer la violence mécanique et quotidienne imposée par nos conjoints pendant toutes ces années.
Nous avons traversé des campagnes et des montagnes. Nous avons passé des frontières, des détroits et des mers. Nous nous sommes installés nulle part, là où personne ne connaissait notre histoire. Et nous avons recommencé à l’écrire, pour de bon, et à quatre mains cette fois-ci.
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Lui -Allô, Goran ? Comment tu vas ma poule ?
Goran -Ta poule va bien, mon pote !
Lui -Et ta poule, elle va bien aussi ?
Goran -On s’éclate ! On s’est installés sur la côte adriatique, près de mon village natal.
Lui -Dis-donc, t’aurais pas fait des progrès fulgurants en français, par hasard ?
Goran -Évidence ! Au lit, elle n’arrête pas de s’exprimer !
Lui -Et alors ?
Goran -Qu’est-ce qu’elle parle bien !
Lui -Paris, l’hôtel particulier, les affaires, ça ne vous manque pas ?
Goran -Tu parles ! On a ouvert un bar de luxe sur la plage ! Toute la jet-set de la Côte d’Azur est tombée amoureuse de l’endroit ! On refuse du monde 25h/24 !
Lui -Elle s’appelle comment, ta paillote à paillettes ?
Goran -Le SO SOTTE !
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