Une microfiction de Lisezbarbare.fr
Elle n’aimait que moi.
J’étais son amour, sa vie, son air, son maître d’œuvre et d’ouvrage, son liquide, son solide, j’étais tout, voilà, je représentais tout pour elle, qui n’était rien, sans moi.
Combien de fois l’a-t-elle répété, dans la chaleur moite et sombre de cette chambre de bonne, où nous nous étions étroitement conjugués ?
Je l’ai cru.
Parce que c’était, tout simplement, la vérité.
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Pas un mot.
Pas un regard.
Pire qu’un mépris glacé.
Une ignorance totale, même pas feinte. Un désintérêt complet, profond, dur comme le pavé froid où je me tenais.
J’étais debout mais effondré.
Elle est passée, à quelques centimètres de moi, au bras d’un miteux, jeune, mais dos voûté et abdominaux relâchés, et donc déjà vieux et ratatiné.
Je voulais que le doute et l’espoir volent au secours de mon cœur déchiré.
Mais elle était rayonnante, et ce n’était pas mon amour qui la faisait scintiller.
J’ai bien été obligé de croire ce que je voyais.
Parce que c’était, tout simplement, sa nouvelle vérité.
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Le lendemain, dans cette chambre de bonne, la passion comme lance-flamme, l’amour toujours, unique, un et indivisible, tout était redevenu comme avant, comme si hier n’avait jamais existé.
De nouveau, elle m’a répété qu’elle n’aimait que moi. J’étais son centre et sa périphérie, mon identité était gravée pour toujours, dans chacune des cellules qui constituaient son corps et son esprit.
Elle n’a pas eu besoin de me jeter à la figure, les preuves, qu’elle disait innombrables, de cet amour immodéré, source de tout.
Je l’ai cru.
Parce que c’était, une fois de plus, la vérité.
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Pas une parole.
Pas un seul battement de cil qui rappellerait l’éruption émotionnelle et le trouble amoureux qui nous réunissaient.
Elle tenait par la main un môme, tout le portrait en plus jeune, du miteux voûté de la veille, qui jouait sans le savoir les petits vieux ratatinés.
J’étais planté, là, à quelques mètres, face à elle.
Je lui souriais, confiant.
Je n’étais même pas transparent.
C’est comme si je n’avais jamais existé, ou alors dans une dimension parallèle, dont elle était incapable de percevoir la présence ou l’épaisseur.
Je me suis senti faible. En mon fort intérieur, quelque chose a craqué. Je crois que je me suis mis à pleurer. Je ne sais pas, je ne sais plus, je n’étais plus conscient de rien, j’avais perdu connaissance.
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La pièce était nue.
Des tuyaux chromés, qui sortaient de nulle part, pendouillaient, inutiles.
Les murs aussi étaient nus.
À l’exception d’une image pieuse, placée juste en face du lit où j’étais allongé.
Il avait une couronne d’épines sur la tête. Moi, c’est dans mon cœur émietté qu’elles étaient fichées. Ses mains étaient transpercées de clous énormes. Moi, au souvenir de ce corps que je n’allais plus caresser, j’avais envie de me faire amputer. Il ne pourrait plus jamais se servir de ses pieds mutilés. Moi non plus : tout ce que je voulais, c’était qu’on scie mes jambes, juste un peu au-dessous des genoux, et qu’on me jette, mutilé, plaies encore à vif, sur le trottoir, devant l’entrée de la maison où elle habitait.
Une infirmière, belle comme un ange qui n’aurait pas de sexe, est venue me tirer des délices entrevus de cette promesse de martyr amoureux.
Elle -Comment vous sentez-vous ?
Moi -En vie, hélas !
Elle -C’est que vous nous avez fait peur !
Moi -Que…que m’est-il arrivé ?
Elle -Un miracle ! Toutes vos fonctions vitales ont soudain cessé de fonctionner. Vous vous êtes retrouvé dans un savant mix d’aphasie, de catatonie et de paralysie complète.
Moi -Bloqué, comme une grève générale ?
Elle -Heureusement qu’une femme vous a porté secours !
Moi -Une mère ? Jeune, belle, qui tenait par la main un môme, le portrait craché de son père qui fait vieux, mais en plus jeune, forcément ?
Elle -Comment le savez-vous ?
Moi -Où est-elle ?
Elle -Qui ça ?
Moi -Cette apparition à l’enfant ?
Elle -Elle…elle a disparu !
Moi -Alors je suis perdu !
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Je suis rentré chez moi.
Une lettre, anonyme, mais qui signait ma mort, était glissée sous ma porte. Elle m’annonçait la rupture de notre histoire d’amour, à la tronçonneuse, sans anesthésie. Elle m’aimait plus que tout, disait-elle, mais ce n’était pas suffisant pour envoyer balader tout le reste. Son môme, tout d’abord, faible et pleurnichard, qui venait se réfugier au milieu de ses nibards quand la vie lui donnait des leçons douloureuses pour devenir grand, ce qu'il refusait en hurlant. Et puis, il y avait son mari, ce spectre sans épaisseur, dont le physique squattait déjà les couloirs du quatrième âge, alors que sa toute jeune quarantaine, n'avait jamais vraiment rugi.
Cette fois-ci, je ne me suis pas effondré. Parce que, cette lettre, ce coup de pied au cul qui transformait mes sentiments pour elle en vulgaire affaire de fesses, je m’y attendais. Depuis que j’avais comparé ma douleur à celle que le Christ avait épinglée sur le mur de ma chambre d’hôpital, je m’étais totalement résigné.
Elle s’appelait Sabine.
Il était temps que je l’enlève à son bonheur impardonnable et que je lui prenne la vie.
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ai décidé de faire vite.
Je suis allé directement chez elle.
J’ai sonné.
Le môme m’a ouvert, je l’ai tué.
J’avais utilisé mon arme habituelle, elle était équipée d’un réducteur de son, qui réduisait tout le monde au silence. Mais le père a entendu son fils chuter durement sur le parquet de l’entrée.
Inquiet, il s’est pointé vers moi en courant.
La surprise, l’incrédulité, le saisissement, la compréhension, l’effroi, la douleur…toutes ces émotions ont défilé à la vitesse de l’éclair dans son regard gris, dont il n'est resté à la fin que des cendres.
Je l’ai tué.
Je me suis précipité au premier.
Elle était là, dans sa chambre, presque nue, mais absolument pas offerte. Je n’ai pas eu besoin de lui expliquer quoi que ce soit. Elle connaissait ma violence, elle l’avait devinée depuis longtemps, et c’est peut-être pour cette raison très sage qu’elle avait voulu me quitter.
Elle -Ils…ils sont morts ?
Moi -Ils ne te reviendront pas, je te le garantis !
Elle -J’étais prête à tout, pour les sauver, pourquoi n’as-tu rien demandé ?
Moi -Mais je l’ai fait ! Et tu as refusé !
Elle -Tout quitter, pour vivre, sans eux, avec toi ? Mais je ne le pouvais pas
Moi -Eh bien, rejoins-les !
Mon silencieux, sans un mot, a percé son cœur. Elle avait brisé le mien, bien fait !
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Saphia, Sigourney, Sabine.
Ce printemps, c’était le troisième amour que je brisais en « S ».
Trois crimes passionnels pour chaque lettre de l’alphabet. De "A" à "S", j’en étais donc à 57.
À chaque fois, je jetais mon dévolu sur une femme, jeune, mariée à un triste à mourir, et mère d’un rejeton pénible et chiant qui lui faisait rêver jour et nuit à la possibilité d’un avortement capable de remonter le temps.
57 petits crimes passionnels, semés sur ma route par hasard, puis par défi, et enfin par jeu.
Je n’avais jamais été inquiété. Je tuais propre, je portais une combinaison moulante, des gants, des chaussettes et des chaussures remontantes. J’avais aussi rasé ma tête et l’intégralité de mon corps, ce que certaines appréciaient beaucoup, pauvres connes ! Je ne laissais aucune miette de mon ADN autour des cadavres que mon arme à réducteur de son rendait silencieux pour toujours.
Et pour chaque rupture, je changeais de région et d’identité. Je n’avais pas besoin de travailler. Je gérais, par internet, une fortune considérable qu’un oncle d’Amérique, m’avait léguée, sans le vouloir, et après beaucoup d’hésitation.
Il fallait que je passe à la lettre « T » avec un peu d’avance sur mon calendrier.
Tanïa, Takiya, Trixie, Thérèse ?
L’intelligence artificielle dont je me servais pour choisir mes prochaines histoires d’amour avait très bien avancé dans ses recherches.
Elles habitaient toutes dans une ville très éloignée de celle où j’avais versé le sang de ces trois « S » qui m'avaient mal aimé à mort jusqu’à la mort.
C’était vraiment parfait.
Dans un an et demi, j’aurais atteint les « Z ». Dans moins de deux ans, j’aurais fait le tour de mon premier alphabet amoureux.
Que restera-t-il de moi, dans l’histoire de l’humanité ? Car à la fin, je posterai tout sur le net, pas un détail ne sera épargné.
Je ne suis pas un monstre.
À chaque rencontre j’aime, je brûle, je me passionne, je souffre. Je n’ai jamais su partager. Toutes ces femmes qui ont été miennes une fois, doivent rester à moi pour toujours.
Je suis accro. à la propriété exclusive.
Le prix à payer, la mort, est un peu trop élevé, je le sais.
Mais je ne sais pas me soigner, je ne veux pas me soigner.
Il n’existe rien pour éteindre ce feu intérieur insatiable qui se nourrit de sentiments brûlants, chauffés à blanc je continuerai à souffrir d’amour, pour elles, pour moi, pour toujours.
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