Une microfiction de Lisezbarbare.fr
J’aimais bien l’amant de ma femme.
C’était devenu mon ami.
Il m’apprenait à lire, à écrire, à renoncer aux monosyllabes gutturales et blessantes quand je m’adressais à ma femme.
Il m’a même autorisé à écrire ces quelques lignes. Il les a relues, il a dit, d’un air admiratif « GG, champion du monde, GG !!».
J’étais prêt.
Grâce à ses cours du soir, j’avais dépassé, et de loin, les quarante mots de vocabulaire. J’avais abandonné la Kro. et les chips que je répandais tous les soirs sur le divan, j’avais résilié mon abonnement à «Porno Foot », où les hommes comme les femmes jouaient complètement à poil, en nocturne. C’est mon addiction à cette chaîne de télé qui l’avait précipitée dans les bras de mon prof. de français.
Et pourtant, c’était de sa faute, tout était de sa faute. Ces corps luisants de sueur, qui se disputaient un ballon sous la lumière crue et blafarde des projecteurs, me rappelaient le tableau qu’elle avait accrochée dans le salon. C’était «La belle Rafaela », de Tamara de Lempicka.
Elle était exaspérée par ma suffisance, ma stupidité, mon immobilisme pesant comme une famille nombreuse d’enclumes, et surtout, par l’indifférence absolue que j’opposais à tous ses reproches. C’était, pour elle, une véritable forme de violence domestique, une torture mentale insupportable car permanente.
Elle a pris un amant sans se cacher. Je l’ai frappée. Il m’a passé à tabac sévèrement.
J’ai présenté des excuses sincères.
Elle les a refusées, mais lui a accepté de me tendre la main.
Nous sommes devenus amis.
Il m’a appris les bonnes manières, il m’a appris à m’exprimer. Il m’a a appris la délicatesse, l’écoute, l’attention. Il a découvert que j’étais capable d’empathie, il m’a encouragé à développer ce sentiment qui m’éloignerait de mon égocentrisme si typiquement masculin.
J’étais prêt.
Il m’a pris dans ses bras, comme un frère.
Il m’a montré l’entrée de cette chambre d’où il sortait et qui se refusait à moi depuis si longtemps.
Je serrais dans mes mains ces quelques lignes d’excuses maladroites mais sans fautes. Je les ai glissées sous la porte, j’ai reconnu la délicate main de mon amour qui les ramassait. Était-ce pour les froisser ou pour les lire ?
Et j’ai attendu, debout, vide et idiot, que cette foutue porte veuille bien s’ouvrir pour moi de nouveau.
Il est parti sans retour.
Elle n’avait jamais cessé de m’aimer, il le savait.
Il est parti en consoler une autre. Il prendrait la place de ce mari grossier qui avait fait basculer leur univers dans une affliction devenue banale tant elle était quotidienne. Combien de temps resterait-il cette fois-ci ? Cela dépendrait de la bonne volonté de l’homme qu’il allait remplacer. C’était un bon prof. Il avait toujours eu des résultats excellents avec ces cancres et ces cancrelats de la vie à deux.
Il n’avait connu qu’un échec.
Le sien.
Son amour de toujours n’avait jamais voulu lui redonner une seconde chance.
Pas de commentaires