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Une MicrofictioN de Lisezbarbare – Hideuse IA – par JiPéBé & Bed Ross

Une MicrofictioN de Lisezbarbare – Hideuse IA – par JiPéBé & Bed Ross

Une MicrofictioN de Lisezbarbare – Hideuse IA – par JiPéBé & Bed Ross

Une microfiction de www.lisezbarbare.fr

 

Inspiré d’un article du Monde, daté du 7 juin, « Lettre de la City », Eric Albert.

Mais au final, ça n'a plus rien à voir!

 

Je n’avais plus à qui parler.

Le dernier visage humain que j’avais croisé, c’était le mien, devant cette glace que je pouvais déformer par la pensée, le matin, pendant que mon robot-rasoir autonome parcourait les moindres sillons de ma face poilue et couturée.

La solitude, on s’habitue. Avant, il y avait tous ces amis, connus ou inconnus, qui me reliaient au monde enchanté des photons qui savent lire et écrire, Kwikwitter, Clapchat, Speedgram ou Facebook.

Mais les contacts directs ont été supprimés depuis longtemps. Pour éviter les insultes, les voies de fait numériques, les propos offensants, et toutes les situations embarrassantes qui auraient conduit les fournisseurs d’accès devant des tribunaux d’exception, les comptes humains ont été supprimés.

Sur la toile, sur les réseaux, je ne peux plus me connecter qu’à des pages ou des blogs. ouverts et gérés par des Intelligence Artificielles. Oh, leurs algorithmes sont très sophistiqués : mâle, femelle, hétéro ou homo, bon, méchant, lunaire, ésotérique, plein d’humour ou donneur de leçon premier degré, bien ancré dans la réalité de la blogosphère ou tout simplement poète…toutes les facettes de l’insondable humanité sont représentées et copiées-collées. Oui mais je le sais, et ça m’emmerde. J’ai fermé tous mes comptes, j’ai invoqué mon droit à l’oubli, et j’ai jeté tous mes mails, mes tweets, mes posts, mes instagrams, mes photos, mes vidéos…aux oubliettes.

J’avais pas mal de succès sur la toile. Je vivais des pubs. que les annonceurs plaçaient sur mon site. J’ai dû prendre un job, pour remplacer cette manne qui tombait toute seule du ciel numérique à chaque fois que je postais une connerie sans intérêt immédiatement partagée par des dizaines de milliers de suiveurs…je n’ai jamais compris pourquoi !

Un job, mais lequel ?

La plupart des gens qui m’entouraient vivaient du revenu et du désarroi universels.

Tout était fait par des IA, ou presque.

On m’a proposé :

  • funambule, mais je n’aimais pas l’idée que ma vie ne puisse tenir qu’à un fil.
  • maçon-alpiniste, pour restaurer des cimes de gratte-ciel, mais mon ego, notoirement sous-dimensionné, n’a jamais supporté l’altitude.
  • être humain de compagnie, pour les IA les plus riches et les plus excentriques, celles qui ne supportaient plus de vivre dans l’éternité du monde des algorithmes. Mais je n’ai jamais su compter, ni sur moi, et encore moins sur les autres, j’aime trop la solitude.
  • douanier de l’espace, confiné dans une capsule-frontière pas plus grosse qu’un dé à coudre, mais, depuis que je suis sorti du ventre de ma mère, je suis un claustrophobe invétéré.
  • pêcheur de perles en eau profonde, dompteur de dinosaures, livreur de missiles de croisière, traducteur instantané des incompréhensibles messages aliens, que l'ALIEN RADIOTELESCOPE recevait en quantité de plus en plus élevée…

La liste était trop longue, j’ai tout refusé, sauf… que j’allais être bientôt expulsé de mon appartement. Il fallait bien que j’accepte le dernier boulot disponible, qui apparaissait au bas de cette page de propositions d’emplois, réservée aux créatures 100% BIO ! On m’a demandé de fournir mon dossier dentaire, et je suis devenu banquier !

Les cyberattaques s’étaient multipliées. Les hackers avaient pris l’habitude de lâcher des bombes à impulsions électromagnétiques au-dessus de tous les plus grands data centers de la planète. Les avoirs de gens, leurs comptes courants, leurs transactions, avaient été effacées trop souvent.

Le pognon, c’est sacré. La population n’a pas supporté que son argent, bien que dématérialisé depuis de nombreuses années, puisse faire « pschitt » sans préavis aussi souvent.

Nous sommes revenus à la bonne vieille monnaie frappée, sous forme de pièces d’or, dont la pureté titrait 900 millièmes. Mais il y eut vite un problème, le marché a été inondé par les fabrications très réussies des faussaires, c’était tellement facile avec une imprimante 3D. Les IA qui trônaient derrière les guichets de banque n’avaient pas de bouche, par de gencives, pas de dents. Elles étaient donc incapables de mordre dans les pièces que les clients venaient déposer, pour vérifier si elles étaient vraies ou fausses.

Cette histoire de dossier dentaire m’avait interpellé. Je comprenais maintenant. J’avais une dentition hors norme, mes parents, pendant ma conception, m’avaient offert une modif. génétique, une mâchoire de requin. Bien sûr, cette donnée très personnelle relevait du secret médical, sauf pour la police, le fisc, la cellule anti-terroriste, le comité de surveillance de la pensée unique, les organismes semi-publics, les notaires, les assureurs et les banques. Croquer des centaines de pièces, du soir au matin, était un véritable jeu pour mois.

Je suis devenu très vite une célébrité.

Personne, dans le pays, ne croquait aussi vite que moi.

Bientôt, j’ai eu une formidable promotion. On m’a installé, seul, derrière un guichet en métal massif plaqué or. J’étais chargé de recevoir et de vérifier les dépôts des plus fortunés. Certains venaient avec des cassettes, des coffres, des brouettes, des tombereaux. Je crois bien qu’il m’est même arrivé de croquer le chargement d’un camion benne, qui avait déversé son précieux contenu sur le trottoir, juste devant l’agence.

Oui, et j’en suis la preuve dentaire, tous les métiers ne peuvent pas être exercés par d’hideuses IA, qui nous plongeraient tous, nous, les Bios, dans un chômage dépressif perpétuel.

Mais j’étais bien obligé de supporter, à mes côtés, la présence bien réelle d’un algorithme froid et fourbe, une IA hideuse, hautaine, peu causante et vraiment méprisante, connectée à une caméra haute définition, braquée en permanence sur toutes les pièces que je croquais dans le journée : je ne savais pas compter.

Une microfiction de www.lisezbarbare.fr

 

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