Une microfiction de www.lisezbarbare.fr
J’ai souvent pris l’avion.
J’ai toujours eu peur qu’il s’écrase.
Mais ça ne m’a jamais empêché de le prendre, encore et encore, sans jamais être capable de dompter la terreur du crash qui m’explosait les tripes à chaque décollage.
Et un jour, c’est arrivé.
J’ai tout de suite compris, je suis un ancien pilote de tourisme, le message du capitaine était bidon. Il essayait de nous vendre la mort qui se ruait droit sur nous avec un ton léger, presque détaché, peut-être qu’il était camé.
Ça fait mal, le contact de plus de deux cents tonnes d’avion en perdition avec les vagues déformées par des creux gloutons de deux ou trois mètres de hauteur.
Mais mon cauchemar n’est pas allé au bout de ses rêves, nous avons tous survécu. L’avion était loin d’être plein, nous devions êtres une centaine, tout au plus, à bord.
Nous avons sauté à l’eau comme nous avons pu, les toboggans étaient inopérants. Le rivage n’était pas très éloigné, l’eau était chaude, dans cette région tropicale. Nous avions de bonne chance de nous en sortir.
Quelques-uns sont morts, assez vite, happés par des vagues qui les ont emportés vers un massif de coraux splendides et coupants comme des rasoirs. Ils ont été déchirés comme des feuilles de papier cigarette.
D’autres sont passés sous la carlingue de l’appareil, et ont été écrasés sur un fond sablonneux, comme des crêpes accommodées vite fait à l’eau de mer salée.
Et puis il y a eu les requins, devenus fous à l’idée d’avaler aussi vite autant de protéines humaines. Sans doute sortaient-ils d’une grève de la faim ou d’une période où ils étaient restés, trop longtemps, exclusivement végétariens.
Je crois que nous étions encore une bonne trentaine à atteindre, enfin, la plage protectrice. Avant de s’évanouir, sous le coup du choc, du stress traumatique et de la fatigue, les plus vaillants d’entre nous ont levé la tête. Nous avions été rejetés au pied d’une falaise vertigineuse. La terre a tremblé, des rochers, gros et lourds comme les moteurs de notre Airbus, se sont détachés de la paroi verticale qui nous surplombait. Tous ceux qui s’étaient endormis ont été transformés en bouillie les yeux fermés. Les plus chanceux, une poignée, ont pu ramper jusqu’à une sorte de mangrove, protégée des éboulements pas des palétuviers d’une résistance à toute épreuve.
Ils se croyaient sauvés, ils avaient tort. Ils ont été engloutis par des sables mouvants gourmands et voraces, qui ont rejeté, à leur surface, des os nets, proprement curés en quelques minutes.
Tout le monde était mort.
Sauf moi, et une jeune femme qui devait avoir dans les trente, trente-cinq ans, soit une vingtaine d’années de moins que moi.
Elle était étendue sur le ventre, le visage a moitié enfoui dans le sable. Je l’ai dégagée, pour qu’elle puisse respirer, et j’ai attendu qu’elle se réveille.
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Elle -Nous sommes arrivés ?
Moi -À votre place, je demanderais plutôt, « Qu’est-ce qui nous est arrivé ? » !
Elle -Corrigez-moi, si je me trompe, vous ne seriez pas en train de me corriger par hasard ? Vous vous prenez pour un petit prof. ou quoi ?
Moi -Mais regardez autour de vous, merde !
Elle -Vieux, méprisant, et soupe au lait ! Elles commencent bien, les vacances au soleil !
Moi -Vous allez encore hurler, mais ce ne sont pas exactement des vacances !
Elle -Une plage, du sable, des cocotiers, du soleil ! Vous voulez quoi, en plus ?
Moi -Une épave d’Airbus par exemple – notre Airbus – à moitié immergée, au large…
Elle -Vous n’êtes pas drôle !
Moi -Si vous voulez bien vous donner la peine de vous retourner et de jeter un coup au lagon de vos rêves…
Elle -Meeerde, j’hallucine ! Nous nous sommes crashés ?
Moi -Ah, quand même ! J’ai failli attendre !
Elle -Quoi ?
Moi -Vos excuses ! Depuis que vous n’avez plus le nez ensablé – grâce à moi d’ailleurs ! - vous n’arrêtez pas d’être désagréable !
Elle -Parce qu’en plus, vous avez profité de ma perte de conscience pour me tripoter ? Cochon fripé !
Moi -Je vous ai sauvé la vie, jeune écervelée !
Elle -Et ça vous donne le droit, peut-être, de mettre vos pattes ridées sur mon physique ensommeillé ?
Moi -Votre corps, je m’en fous ! On est crashés, sur une île déserte, à l’exception du cancan assourdissant des perroquets et des vôtres ! On a aucun moyen de prévenir les secours, on a rien à boire, rien à bouffer, et vous croyez que dans cette situation tout à fait confortable, je pense à visiter vos courbes ?
Elle -Je ne vois aucune raison pour laquelle vous ne seriez pas un faux-ami lubrique, comme tous les hommes !
Moi -Je suis une exception !
Elle -Et mon cul !
Moi -J’en veux pas !
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J’ai fait des efforts, mais elle ne laissait rien passer. Pourquoi tant d’hostilité ? Soit, mes débuts avec elle n’avaient pas du tout été prometteurs. Je m’étais énervé, ma colère avait creusé encore plus profondément le fossé temporel qui nous séparait.
Un des toboggans gonflables s’était détaché et avait dérivé jusqu’à la plage. Je m’en suis servi comme d’un zodiac géant pour regagner l’épave et en ressortir de quoi boire et de quoi manger.
J’ai même trouvé, en première, un lot de réchauds à gaz de camping, qui servait à faire griller, devant les clients, et même en traversant les plus grosses turbulences, les brochettes de crevettes qui étaient au menu de ces sièges facturés une fortune.
Nous n’avions donc pas besoin de faire du feu pour manger, c’était génial, car je n’aurais jamais su. Mais ça n’a pas déridé ma compagne d’infortune pour autant.
Nous prenions nos repas face à face, sans un mot, dans un silence lourd de soupçons et de ressentiment.
Cette jeune femme était une architecte et une bricolo. de génie. Moi, avec mes dix doigts, je ne savais rien faire, sauf écrire, et encore. Elle s’est aménagée, toute seule, elle a refusé que je l’aide, une hutte extra-solide faite avec des branches de cocotiers.
Je ne lui ai même pas demandé si je pouvais me faire plus petit qu’un crabe violoniste et y passer les nuits, recroquevillé aussi loin que possible d’elle.
Nous faisions chambre à part.
J’allais dormir dans l’épave.
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Moi -Nous pourrions peut-être faire la paix ! J’ai une mauvaise nouvelle !
Elle -Parlez, mais restez à distance !
Moi -Je maîtrise un peu les choses scientifiques.
Elle -Vieux, obsédé, colérique et…les neurones scotchés à l’âge de pierre. Vous croyez que je ne suis bonne que pour faire à bouffer et m’allonger ?
Moi -Non, bien sûr que non ! Mais, contrairement à moi, vous ne dormez pas dans l’épave.
Elle -Et alors ?
Moi -J’ai farfouillé dans le poste de pilotage, j’ai trouvé des enregistrements de vol intacts, que j’ai pu déchiffrer. Les programmes de navigation ont tous grillé, ainsi que l’IA qui dirigeait tout ce bazar. Nous avons été pris dans une immense perturbation électromagnétique.
Elle -Et alors ?
Moi -Elle a foutu en l’air le transpondeur de l’Airbus, personne ne viendra nous secourir, parce que personne ne pourra jamais nous retracer !
Elle -Et les satellites d’observation ?
Moi -S’ils ne savent pas où regarder…
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Les jours, innommables puisque nous nous faisions la gueule en permanence, ont succédé aux mois d’attente.
Et toujours par moyen de gagner ne serait-ce que quelques grammes de confiance. Qu’est-ce que les hommes du même sexe que le mien avaient donc pu faire de si horrible à cette jeune femme ?
J’ai bien essayé de faire un immense feu, des centaines de morceaux de bois et de feuilles de palmiers séchés jonchaient la partie arborée de cette île. J’avais des fusées éclairantes à profusion, pour allumer mes bûchers de signalisation, c’était un jeu d’enfant. Elle regardait mon cirque de loin, sans m’aider. Mais un vent mauvais, diabolique, tourbillonnant, rabattait vers le sol toutes les volutes de fumées que j’arrivais à produire. Je finissais asphyxié, et ma compagne hostile soulignait mes crachements de poumon avec un ricanement marqué par la déception.
J’ai aussi envisagé de regagner le grand large à bord du toboggan gonflable. La sortie du lagon était verrouillée par des rouleaux puissants qui me semblaient infranchissables, mais il fallait essayer ou crever.
Bien sûr, elle a refusé cette idée. Partager une embarcation de fortune avec moi, jamais de la vie, même si c’était une question de vie ou de mort. Alors je suis parti tout seul. Oh, il n’était pas question de l’abandonner. Je voulais seulement savoir si je pouvais traverser les rouleaux et la barrière de corail, je voulais faire un essai. Si j’avais réussi, je serai revenu la chercher. J’aurai trouvé un moyen, je l’aurai obligée à me suivre, quitte à l’assommer, si je le pouvais !
Cela s’est très mal passé.
Le toboggan s’est empalé sur les rouleaux, il s’est retourné, j’ai été jeté dans un tourbillon sauvage. Je ne savais plus si j’étais embroché sur des branches de corail ou si j’étais prisonnier d’immenses bulles d’oxygène brassées par la violence du courant.
Je m’en suis sorti.
J’avais pris la précaution d’enfiler un gilet de sauvetage. J’ai nagé jusqu’à la plage. Les requins ne m’ont pas attaqué. Ils étaient, je pense, définitivement devenus végétariens.
Terrassé par l’épuisement, je me suis évanoui sur le sable, entouré d’un grand orchestre de crabes violonistes affamés. Il étaient pressés de passer à table, ils se sont mis à interpréter, rien que pour moi, très bien d’ailleurs, la « Danse macabre » de Saint-Saëns.
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Moi -Vous m’avez sauvé des pinces de ces crabes carnivores, pourquoi ?
Elle -Vous m’emmerdez, mais vous me divertissez ! Sans vous, la solitude du naufragé involontaire serait trop dure à supporter !
Moi -Pourquoi pointez-vous la gueule de ce fusil d’assaut FNP 90 sur moi ? Et d’où sort-il, d’ailleurs ?
Elle -Il est à moi ! J’ai retrouvé mes bagages pendant que vous mettiez en scène votre pitoyable tentative de suicide sur la barrière de corail !
Moi -Je croyais que vous saviez à peine nager !
Elle -Ça dépend des jours !
Moi -Un propos sexiste, vous permettez ? C’est courant, ce genre d’accessoire, dans la valise d’une dame ?
Elle -Pour tenir les hommes à distance, c’est un minimum !
Moi -M’expliquerez-vous, à la fin, cette haine irrépressible du sexe fort, lâche, égoïste, violent et vaniteux ? Quelle est votre faiblesse ?
Elle -Ta gueule !
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Je me suis réveillé avec une grosse bosse.
Avec la crosse de son arme compacte, elle n’y était pas allée de main molle !
Elle avait aussi récupéré des chaînes aux maillons épais comme des biceps de gorille, et des cadenas inviolables, même par un chalumeau ou une tronçonneuse.
C’était la première fois que j’étais entravé à ce point et ce n’était vraiment pas pour une partie de plaisir !
Moi -Vous devenez folle ! Libérez-moi !
Elle -Aucun risque ! Je vais te raconter une histoire, les yeux dans les yeux…
Moi -Nous vivons dans l’intimité la plus absolue depuis plusieurs mois, soit, mais ce tutoiement soudain, c’est la cigarette du condamné ?
Moi -…et, si tu esquisses le début du commencement de l’ébauche de l’amorce du moindre sourire, je te fume !
Moi -Ça irait mieux si vous me détachiez ! Je pourrais au moins applaudir, si votre histoire est bonne !
Les hommes sont cons.
Je me croyais au-dessus du lot.
Je me trompais.
Mon humour faussement provocateur - en réalité, je n’en menais pas large – m’a valu en nouveau coup de crosse, bien dense, de l’autre côté du front.
J’avais désormais deux bosses, bien symétriques. Je devais ressembler à un diablotin hirsute et bronzé qu’un ange aurait fait prisonnier.
Sauf que cette jeune femme était loin d’être un ange, et ce n’était pas de sa faute. J’ai fermé les yeux, et je l’ai écoutée.
Elle avait raison.
Il n’y avait vraiment pas de quoi sourie. Ce qu’elle m’a révélé était, hélas, d’une banalité affligeante dans l’univers de la violence masculine domestique appliquée au quotidien.
Je croyais que cette séance de psychanalyse, sous le soleil tropical exactement, l’aurait enfin libérée de toutes les tensions autodestructrices qui la tiraillaient de l’intérieur.
Il n’en était rien !
Elle tremblait comme une feuille morte, les yeux exorbités, le doigt prêt à écraser cette gâchette pour redessiner les contours flous et poilus de ma figure fatiguée avec les cinquante projectiles de 5,7 mm qui alimentaient son chargeur.
Se venger sur moi, de tout ce qu’elle avait subi, ne la délivrerait pas. Alors je me suis mis à parler. Longuement, sans trembler. Et j’ai fini par lui donner une bonne raison de m’exécuter.
Soustraire de la surface du monde un salopard de mon espèce, c’était quand même beaucoup plus valorisant que d’assouvir une misérable vengeance personnelle.
Elle est restée sans voix.
Elle a laissé tomber son fusil d’assaut dans le sable.
Elle est partie, en courant, dans la direction de cette hutte qu’elle avait bâtie de ses propres mains.
Elle est revenue avec une clé.
Et, sans un mot, elle m’a libéré.
Elle a posé son visage sur ma poitrine.
C’était la première fois que nous nous touchions, depuis ce premier jour où j’avais dégagé sa tête ensablée pour lui éviter de finir étouffée.
Moi -La vie n’a plus de sens pour moi, depuis si longtemps. En a-t-elle jamais eu ? Laissez-moi mourir !
Elle -Je…je ne peux plus ! Je..je n’avais jamais parlé de cette histoire à quiconque. C’est comme si cette confession et la vôtre m’avaient enlevé toute forme de volonté.
Moi -Vous ne voulez plus jouer les bourreaux ? Laissez-moi, dans ce cas, vous sauver !
********************
Nous avons préparé le second toboggan gonflable pour une traversée au long cours. Nous lui avons fixé un mât de fortune et une voile. Nous avons entassé sous une bâche bricolée eau et provisions, ainsi qu’une balise Argos, qui était encore en état de fonctionnement. Nous espérions qu’elle puisse recommencer à émettre à dès que nous nous serions suffisamment éloignés de cette mystérieuse perturbation électromagnétique qui nous tenait cachés à la surveillance satellite du monde entier.
Les requins végétariens étaient devenus nos amis. Nous ramassions les noix de coco, nous les découpions, et nous les distribuions tous les jours, ils en raffolaient.
Pour nous remercier, ils nous ont indiqué un chenal, au milieu des rouleaux et de la barrière de corail.
Nous l’avons traversée sans histoire.
À un moment, ma compagne s’y attendait, j’ai sauté à l’eau, et je suis retourné à la nage, aux côtés des requins pilotes, mes potes.
Nous l’avons regardée s’éloigner.
L’air était immobile.
Pour la première fois depuis des mois, peut-être des années, pas un souffle ne venait envelopper ce lagon isolé. Et, j’en suis sûr, je l’ai bien entendue. La balise Argos venait de s’extirper de la zone d’influence de cette perturbation électromagnétique maléfique. Elle s’était mise à émettre son petit « bip » de détresse caractéristique.
Elle était sauvée.
Moi aussi.
À mon signal, les requins m’ont sauté dessus et m’ont méthodiquement dévoré. Ils étaient un peu tristes, mais ils avaient promis.
L’île était redevenue déserte. Les cacatoès et les dodos emporteraient nos secrets avec eux. Sauf s’ils vivaient assez longtemps pour apprendre le langage des hommes et l’art de raconter des histoires à peine croyables aux prochains naufragés enthousiastes qui auraient la chance de s'échouer sur cette île déserte.
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