Un histoire courte de lisezbarbare.fr
Lettre à ma maîtresse
Mon amour,
Je n’ai jamais aimé que toi, tu le sais.
Tu seras peut-être étonnée de recevoir une vraie lettre de ma part, écrite sur du vrai papier, avec l’aide d’un vrai stylo à plume 18 carats or fin. Je l’ai dictée à un véritable écrivain public, que je n’ai pas pris la peine de payer. En effet, ce que tu vas lire, mon amour, ne concerne que nous. Il n’était pas concevable qu’une tierce personne puisse partager les secrets les plus délicats de notre intimité, du moins de son vivant.
Oui, tu as bien lu.
Tu devines qu’il m’a été pénible de fracasser la tête de ce pauvre homme contre un vieil encrier en cristal de Bohème. Mais je n’avais pas le choix, notre amour est un cercle parfait, nul n’a le droit d’en explorer les contours mystérieux.
En écrivant ces lignes, il a vite compris qu’il allait avoir des problèmes. Il a bien essayé d’opposer une maigre résistance, mais le Manurhin MR73 .357 magnum 6 coups que j’ai pressé sur sa tempe l’en a vite dissuadé. C’est à ce moment-là qu’il a dû faire une ou deux ratures, tu voudras bien l’en excuser.
Mon amour, mon grand amour.
Tu te plaignais sans cesse de ton mari, de son désintérêt croissant à ton égard, de ses sautes d’humeur violentes depuis qu’il a été rayé des cadres de la police, de ses aventures extra-conjugales tarifées une fortune par cette salope de luxe qui s’est installée dans ta chambre d’amis.
Le problème est réglé. C’est avec son ancienne arme de service que j’ai refroidi l’écrivain public. A l’heure où tu liras ces lignes, ton mari sera en garde à vue, voire déferré chez le juge pour une comparution immédiate. J’ai en effet pris soin d’écrire son nom partout sur la scène de crime. J’ai utilisé un des doigts du scribe, trempé dans son propre sang.
Ne me remercie pas, je t’aime tellement.
Mon amour, mon très grand amour.
Je n’ai toujours aimé que toi, et tu ne le sais pas.
Tu m’as toujours reproché de ne pas avoir été capable de quitter mon épouse. Mais elle est de constitution fragile, faible d’esprit, malade des nerfs. Comment aurai-je pu vivre pleinement notre amour si j’avais eu le cœur d’abandonner ce petit être sans défense ?
Et ses tentatives de suicide, qui sait si elles n’auraient pas fini par aboutir au pire, si j’avais cessé de partager son lit et son pain quotidien ?
Mais tout cela aura bientôt une fin. Si elle veut, avec tant d’insistance, cesser de vivre, il faudra bien que je me résolve à lui venir en aide.
Patience, mon amour, mon très grand amour. Tu attends dans l’ombre depuis si longtemps. Bientôt, cette vie de mensonges, de ressentiment, de rendez-vous furtifs, sans cesse abrégés, et toujours remis au lendemain, ne sera plus qu’un souvenir lointain.
Lettre au mari de ma maîtresse
Son amour, son très grand amour, tu ne le méritais pas, priape décérébré. Voici quelques clichés sur papier glacé qui nous montre, elle et moi, dans une position inextricable. Même un demeuré de ton calibre est capable de comprendre ce que nous faisons sans réclamer beaucoup trop d’explications.
Dans quelques instants, les flics, tes anciens potes, vont frapper à ta porte. Ils vont t’appréhender pour un meurtre que j’ai commis pour elle, et sur son ordre.
J’ai tué un pauvre type qui me ressemble avec l’arme que tu caches sous ton oreiller. Oui, oui, je vois une lueur de compréhension illuminer ton regard de beauf. J’en ai bien profité, de ton oreiller, pendant que tu assurais tes gardes de nuit dans ton commissariat pourri.
C’est elle qui a tout manigancé. Tes empreintes sur la scène de crime, ton nom écrit maladroitement en lettre de sang par le doigt de la victime, quelques minutes après son décès. Tu auras compris que le mort, je l’aurais un peu aidé à te désigner.
Tu vas prendre perpète pour ces deux meurtres.
Deux ?
Ah oui, j’ai oublié de te dire.
Ta femme, elle m’a aussi suggéré de supprimer la professionnelle que tu prends pour une maîtresse désintéressée. Je l’ai flinguée dans le sous-sol de ton immeuble, pendant qu’elle rendait visite au local à poubelles.
Tu trembles, tu sues, tu pues la peur ?
Tu cherches ces médicaments qui tempèrent ton cœur quand il s’emballe ?
Ooops, pas de chance ! Ils ne sont plus dans le tiroir où tu as toujours l’habitude de les ranger. Oui, je sais, c’est encore à cause de ta femme. Sans elle, je ne les aurais pas trouvés.
Tu n’arrives plus à respirer ?
Ta poitrine se serre, tu portes une main inutile et dérisoire à ta gorge, tu cherches un dernier souffle qui ne viendra jamais ?
Tu meurs ?
Merci beaucoup.
J’entends les keufs qui défoncent la porte de ton appartement. Ils vont gagner du temps. Tout t’accuse.
Zut, tu es parti trop vite.
J’ai oublié de te dire que ton arme a aussi craché la mort sur ton épouse.
Trois meurtres de sang-froid, pour un gars qui n’a jamais tiré un coup de feu en vingt-cinq ans de carrière, c’est fort. Je t’admire. Je viendrai pisser sur ta tombe tous les ans, si tes enfants ont la bonne idée de conserver tes médiocres cendres dans un urinoir.
Lettre à mon épouse
Ton amour, ton grand amour.
Il a rempli chaque instant de ma vie depuis la seconde où je t’ai rencontrée, tu le sais.
Cette cinglée qui s’est jetée sur moi par hasard, et qui m’a pratiquement violé, je ne l’ai jamais encouragée, tu le sais.
Cent fois je l’ai repoussée, cent fois elle a menacé de mettre fin à ses jours.
Alors, par grandeur d’âme, j’ai cédé.
Non, non, ce ne sont pas des mensonges, il faut me croire. Les lames qu’elle voulait utiliser pour se tailler les veines, je les ai vues et bien vues. Je les utilise avec le rasoir que je laisse à demeure, chez elle, sur le rebord de son lavabo, dans un verre, entre mon blaireau et ma brosse à dents de voyage.
Mais c’est fini.
Elle s’est fait abattre, comme une chienne, par son mari. Il était fou de jalousie. Il a fini par décharger la moitié de son revolver dans sa face, à bout portant. Des morceaux de chair et d’os, des confettis de crâne, des touffes de cheveux, des esquilles, du cartilage et un œil, tout ceci est allé tapisser les murs de leur chambre à coucher. Ce n’était pas beau à voir, du moins j’imagine.
Soit heureuse, c’est la fin d’un long cauchemar. Prends tes cachets et dors. Quand tu seras réveillée, je serais là, je serais de nouveau à toi, en exclusivité, jusqu’à ce que ta mort s’en suive.
Lettre à ma mère
Notre amour, notre si grand amour.
Dès que j’ai porté un œil sur toi, chère mère, j’ai su que tu me protégerais jusqu’à la fin de tes jours.
Quand il a fallu faire les devoirs par correspondance à ma place jusqu’au bac, tu as été là.
Quand il a fallu dédommager les parents de cette petite idiote que j’ai coincée un peu trop sauvagement dans les toilettes du premier collège où j’ai été affecté, tu étais là.
Quand j’ai renversé en voiture cet aveugle et son chien, sur un trottoir où je roulais à cent à l’heure, tu t’es dénoncée à ma place, pour couvrir mon délit de fuite. J’ai pu préserver l’unique point qui restait attaché à mon permis émietté, je ne t’ai jamais vraiment remerciée. Voilà, c’est fait.
Quand j’ai créé ma boîte d’importation de vibromasseurs écologiques, quand ma première centaine de clients a pris d’assaut les urgences des hôpitaux de Paris, tu as fait condamner mon père, ton mari. Mais comment a-t-il été assez bête pour accepter de devenir le gérant d’une société aussi douteuse ? Il ne méritait rien d’autre qu’une peine de prison exemplaire.
Quand je suis devenu gestionnaire de fortune privée, et que j’ai détourné à mon profit tous les avoirs de ton nouveau mari, tu as livré à Bercy la liste des paradis fiscaux où il avait planqué une vie de spéculations boursières très bien menées. Quand les impôts l’ont sommé d’expliquer comment et pourquoi tous ses comptes « offshore » avaient été vidés, il n’a su rien expliquer, puisque c’est moi qui avais tout siphonné en douce.
Chère mère, il est temps que je te remercie, une bonne fois pour toutes. J’ai été un fardeau inutile et encombrant si longtemps, tu m’as supporté avec tant d’amour sans jamais te plaindre, comment pourrais-je l’oublier quand je ne pourrais plus te serrer dans mes bras ?
Oui, ma maîtresse est morte, tu ne l’as jamais aimée, et tu avais raison. C’est, à ce qu’on m’a dit, son mari qui l’a tuée.
Oui, mon épouse vient d’être retrouvée dans le coma par le SAMU que j’ai appelé en catastrophe. Elle aussi, tu l’as toujours détestée, et tu n’avais pas tort. Le service des urgences, sur mes conseils empressés, va lui faire un lavage d’estomac. Mais c’est trop tard, elle va mourir. Elle a avalé une quantité de barbituriques bien trop élevée, elle ne se réveillera jamais.
Les flics demanderont une autopsie, je les y encouragerai. Ils découvriront qu’elle a ingéré une préparation bien trop dosée, et potentiellement létale. Ils vérifieront d’où vient ce poison préparé sur mesure. Ils trouveront facilement ta pharmacie et ton labo., je leur fournirai les adresses. Ils saisiront ton ordi., ils verront que tu n’as laissé à personne le soin de préparer ce médicament mortel. Tu es innocente, nous le savons tous les deux, et tu as raison de protester. Mais j’ai forgé de fausses preuves qui t’accablent et je les ai gravées sur ton disque dur. Ingénieux, n’est-ce pas ? Tu peux être fière de moi.
Ils m’interrogeront.
Je serai bien obligé de leur dire que tu t’es violemment disputée au téléphone, hier encore, avec mon épouse. J’insisterai sur tes derniers mots – terribles – que tu as proférés avant de raccrocher : «laissez mon fils tranquille, arrêtez de lui pourrir la tête, vous ne méritez pas de vivre à ses côtés.»
Dois-je avouer à la police que tu m’as défendu, moi, l’avorton indéfendable, alors que je ne le mérite certainement pas ?
Dois-je avouer que je suis lâche, veule, que je pratique la duplicité comme je respire ? Dois-je reconnaître que je jouis du mal que j’instille dans l’esprit de ceux qui sont encore assez fous pour m’aimer un peu ?
Bien sûr que non.
Je m’égare.
Pardonne cet instant de faiblesse.
Tu feras face, comme toujours. Tu te laisseras inculper sans dire un mot pour ta défense. Tu refuseras même l’aide de ce brillant avocat, vedette du barreau de Paris, qui rêvait de devenir ton troisième mari.
Je t’embrasse, chère mère.
Je te quitte à jamais.
Si la prison t’accorde une connexion mail, je prendrai, peut-être, de tes nouvelles.
Je m’envole vers une île paradisiaque où je vais, enfin, pouvoir jouir à temps plein du seul être qui aura vraiment compté dans ma vie : moi.
Lettre à la mer
Elle m’a tout pris, la salope.
Quand j’ai débarqué sur cette île de pêcheurs, située entre la Floride et le Venezuela, j’ai cru que j’arrivai chez les sauvages et qu’ils allaient tous se prosterner à mes pieds.
J’aurais dû me méfier.
La banque où j’avais transféré tous mes avoirs était minable. Le directeur transpirait comme un torrent. Il m’a reçu en marcel, un cigare gros comme une aubergine vissé au coin de la bouche. Je m’attendais à plus d’égards, au vu du crédit confortable qui s’affichait sur son écran incurvé de 55 pouces. Il n’a pas bronché. Apparemment, je n’étais pas le premier à venir planquer sa fortune dans ce petit paradis.
J’aurais dû me méfier.
Elle était jeune et belle.
Elle promenait son corps de rêve à moitié nue sur la plage. Elle m’a souri. Elle m’a dit oui tout de suite, ou presque. J’ai quitté la résidence de luxe où j’avais pris mes habitudes, j’ai emménagé dans le bungalow miteux qu’elle partageait avec son frère, au bord de l’océan.
Ce n’était pas son frère.
C’était son amour de jeunesse, son amour de toujours.
Ils ont abusé de ma confiance.
Ils ont vidé mes comptes.
Ils sont partis.
Ils m’ont tout pris.
Je suis resté dans le bungalow moisi, personne n’est venu m’expulser.
Je n’avais plus rien.
J’ai vite eu faim.
Un pêcheur, un voisin aussi pauvre que moi, est venu me proposer de partager son repas.
Nous sommes devenus amis. Pour lui, c’était la première fois. Pour moi aussi. Nous ne nous sommes plus quittés, il s’appelait Fidel.
Sa pêche était maigre, ses filets décousus, ce qu’il ramenait de ses sorties sur la Mer des Caraïbes n’était pas suffisant pour nous faire vivre.
Alors j’ai eu une idée.
J’avais appris l’espagnol. Je me débrouillais plus que bien. Je me suis installé écrivain public. Tout le village s’est mis à utiliser mes services. Mais j’ai vite laissé tomber les courriers administratifs, c’était trop ennuyeux.
Je me suis spécialisé dans la déclaration d’amour. Les jeunes comme les vieux, les époux, les amants, homos ou hétéros, ils sont tous devenus accros à la belle calligraphie que je couchais sur un papier hors de prix, que je faisais venir d’Echizen, au Japon.
C’est comme ça qu’Interpol a retrouvé ma trace.
Mais je ne regrette rien.
Du fond de ma cellule, pour le fun, pour éviter mon naufrage sans retour dans la folie et l’amertume, je continue à écrire des lettres d’amour. Même si elles ne riment plus rien, même si elles ne sont plus adressées à personne, en dehors de mes souvenirs éphémères et de mes illusions amères.
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