-Vos papiers !
-J’en ai pas !
-Vos papiers !
-Dématérialisés !
-Vous vous croyez à bord de l’Enterprise, cap’tain Kirk ? Ahahaha, pour un keuf, qu’est-ce que je suis intelligent !
-Je suis l’ami de la forêt, moi. Même aux chiottes, je n’utilise plus de cellulose.
-Vos papiers, j’vous dis ! J’veux du tampon officiel, de l’encre qui bave, du bleu blanc rouge sur papier glacé, du livret de famille, du carnet à contraventions, du laisser-passer, de l’ausweis, du sauf-conduit !
-Quand les arbres prendront le pouvoir, vous serez guillotiné ! Les pépinières seront au premier rang, et elles applaudiront !
-Vous aimez la verdure, jeune homme ? Si vous ne m’aidez pas à dresser ce constat, je vous embarque dans le panier à salade !
-Et si je résiste, je prends cher ?
-Une décharge de taser, 50 000 volts, c’est vous qui voyez !
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Mais d’où il sort, ce flic ?
Un constat, avec une Intelligence Artificielle, comment je fais ?
J’étais très en retard.
Les conducteurs du monorail Orléans-Paris étaient en grève. Les avions électriques d’AéroLib étaient cloués au sol sous une pluie si dense qu’elle en était presque solide. Je n’avais pas eu le choix, j’avais appelé une auto-car. C’était un nouveau service public-privé low cost qui avait été lancé à coups de trompettes et de tweets à partir du perron de l’Elysée. Il devait concurrencer le réseau « Google Car », qui, déjà, était disponible à la surface des cinq continents et des sept autres planètes du système solaire.
La bagnole sans chauffeur se voyait de loin. Elle était rose bonbon. Elle ressemblait à une twingo première génération. Le pilote, une IA de dix-huit ans qui venait tout juste de fêter sa majorité, m’a souhaité bienvenue d’une voix féminine suave et classée X. Je n’ai pas pu m’empêcher de me marrer. Seul un misogyne à la DLC largement dépassée avait pu avoir l’idée de synthétiser un accent aussi caricatural, sexiste et grossier.
L’auto-car ne peut pas dépasser les soixante km/h. J’ignorais ce détail. Il nous faudra trois heures, embouteillages compris, pour atteindre le centre saturé de Paris. Je serai donc extrêmement en retard à mon rendez-vous. Faut-il prévenir ?
Oui ! C’est la moindre des politesses.
Non ! Des excuses sont une preuve de faiblesse.
La route est défoncée. L’entretien n’est plus assuré depuis de longues années. Mais les bornes de guidage wi-fi, installées tous les cent mètres, sont neuves. L’auto-car évite avec facilité les nids-de-poule, les parties lézardées du bitume, les barrières qui protègent les bas-côtés effondrés.
Je suis rassuré. J’enfile mon casque intégral virtuel, je programme le mode «noir sidéral», qui occulte toute vision extérieure, et je me branche sur les pages interactives de mon Intelligent Agenda.
Ce rendez-vous est crucial pour mon avenir. La prime d’embauche que me demande de verser mon futur employeur est raisonnable : 10 000.
Un « bip » d’appel entrant. C’est mon Intelligent Assistant, un papou, installé dans la banlieue de Port-Moresby. Mon rendez-vous est repoussé à plus tard, dans la soirée. Ouf ! J’arrête le calmant qui goutte à l’intérieur de mon Intelligente Articulation, placée dans le creux de mon coude gauche.
Un choc.
L’auto-car n’est plus horizontal. Son nez a plongé de quarante-cinq degrés. Mon Intelligent Altimètre m’annonce que nous nous trouvons à quelques dizaines de centimètres au-dessous du sol.
J’éteins tout.
Je me retrouve à cent pour cent en mode biologique pur, c’est très rare. L’auto-car a basculé dans une bouche d’égout géante en cours de construction.
Et l’IA qui pilote, elle n’a pas les yeux en face des trous ou quoi ? C’est un scandale. Je frappe comme un fou furieux le tableau de bord de l’auto-car. Mais je n’obtiens aucune réponse. La voix hardcore de l’IA s’est éteinte. Elle a laissé la place à un message qui clignote en 3D sur le pare-brise : « erreur fatale, abruti, arrête de me taper dessus».
Je reçois un texto de l’Intelligent Administrateur du réseau auto-car : «Cher client violent, vous venez de dégrader sévère le matériel de notre compagnie sans autorisation. Nous avons le plaisir – correction, le regret - de débiter immédiatement le coût de réparation de votre compte : 10 000. »
J’appelle mon Intelligent Assureur. Il a intérêt à…assurer, je le paye trop cher, et je n’ai jamais eu aucun sinistre.
IAss -Vous avez le permis ?
Moi -Ben non, vous le savez bien !
IAss -Vous auriez dû être aux commandes !
Moi -Z’êtes con ou quoi ? Un, c’est une voiture sans chauffeur / et deux, je répète que je n’ai pas le permis !
IAss -Vous aviez le temps de le passer à bord. L’Intelligent Apprentissage, vous connaissez ? Trente secondes, et hop ! On télécharge le code de la route dans vos synapses !
Moi -Je…je ne savais pas. Combien ?
IAss -Trois fois rien. 10 000.
Moi -Allez-vous couvrir cet accident, oui, ou non ?
IAss -Bien sûr que non ! Au contraire, je porte immédiatement plainte pour non-assistance à IA en danger. Et je vous réclame une avance forfaitaire pour couvrir les frais du procès que j’entame contre vous : 10 000.
Moi -C’est une blague ? J’appelle tout de suite mon Intelligent Avocat !
IAss -C’est moi ! Activation de votre option garantie juridique : 10 000.
Moi -Mais, mais…c’est la ruine !
IAss -Bien vu ! J’envoie une Intelligente Alarme à toutes les administrations dont vous dépendez, sans oublier le propriétaire de l’Intelligent Appartement que vous habitez.
Moi -Et le trou ? C’est pas moi qui l’ai creusé !! C’est quand même pas de ma faute si ce trou géant était là, non signalé, au milieu de la chaussée !!
IAss -Dix mille mercis, j’allais oublier. Je mandate un Intelligent Architecte pour superviser les réparations et je débite ses honoraires de votre compte : 10 000.
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J’ai tout raconté au flic. Il est humain, lui, il va comprendre à quel point je suis victime de procédures numériques anonymes et désincarnées. Absurde, ma situation est absurde !
-Vos papiers !
-Encore ? Les machines, vous êtes du côté des machines ! Mieux, VOUS êtes une machine !
-Jeune homme, vous dites des bêtises ! C’est du sang qui coule dans mes veines, pas du Big Data.
-Vous faites le malin, mais, en fait, vous êtes con.
-Avertissement ! Si vous maintenez, je vous colle une amende pour outrage : 10 000.
-Je persiste ! Vous vous croyez intelligent, mais vous n’êtes qu’un abruti !
-Intelligent Abruti ?
-Parfaitement, IA ! Deux lettres maudites qui ont causé ma perte et qui causeront, peut-être, celle de l’Intelligent Avenir de l'humanité.
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