LA JOIE
Y’en a marre de ce boulot.
Et pourtant je l’aime.
J’ai beaucoup de bonne volonté, je suis prêt à investir des mégatonnes d’énergie pure dans ce job.
Oui mais voilà, on ne m’aide pas.
Mon boss, mon chef de service, ne m’aide pas du tout du tout.
L’autre jour, j’ai fait une descente chez un mauvais payeur. Il ne répondait jamais à nos mises en demeure. Pourtant, notre logo c’est la Marianne, avec la mention «Liberté, Égalité, Fraternité » bien visible, bien lisible, et placée juste à côté de « Direction Générale des Finance Publiques. »
Je suis allé le secouer un peu. Il a pris peur, il m’a tendu une liasse de billets pour couvrir ses arriérés d’impôts. J’ai vu rouge !
-Des billets neufs de 57 Euros, vous vous foutez de ma gueule ?
-Merde, j’ai pas vérifié le fichier d’impression, c’est encore un coup de mon fils, il est dyslexique. Il a inversé le 7 et le 5.
-Vous en avez produit beaucoup, des billets dyslexiques ?
-Mille, comme d’habitude, pourquoi ?
-Vous allez les utiliser ?
-Ben oui, maintenant qu’ils sont imprimés ! Je ne vais pas jeter ce beau papier à la poubelle, je pense à la planète moi, monsieur ! Pas vous ?
-Si, si bien sûr mais….arrêtez, ARRÊTEZ de m’embrouiller la tête ! Ce sont des faux, des FAUX, vous comprenez ? Faux, production, recel et usage de faux billets ! C’est un flagrant délit ! Et en plus vous avouez la complicité active d’un mineur, votre propre fils ! Je vais aussi vous faire tomber pour travail clandestin !
-N’importe quoi ! Mon fils, il apprend à compter, rien à voir avec une quelconque exploitation humaine non déclarée pour échapper aux charges sociales.
-Ça suffit ! Ne bougez pas jusqu’à mon retour, je vais chercher les flics !
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Je suis rentré au bureau.
Je me suis précipité chez mon patron.
J’ai tout expliqué avec difficulté. Je rougissais et je bafouillais de fierté en même temps.
Le regard de mon chef de service est devenu froid et vitreux. Ses yeux ont fait feu sur moi, à bout portant. J’ai été terrassé par une bordée d’icebergs bien glacés, j’ai titubé, je suis tombé.
L’ombre menaçante de mon patron s’est penchée sur moi.
-Abruti, demeuré, stupide ! Vous avez joué perso. et vous mettez toute votre équipe dans l’embarras !
-Mais…mais…
-Arrêtez de faire la chèvre, écoutez-moi, votre histoire ne tient pas.
-Mais…mais…
-Les billets sont-ils faux ? Tout reste à prouver ! Peut-être est-ce une nouvelle série imprimée en accord avec l’Institut d’Emission et la Banque Centrale, avez-vous vérifié ? Peut-être qu’ils servent à soutenir une économie locale en difficulté. Les retirer du marché, ce sont des emplois, de la consommation, des investissements en moins, bref de la crise et du chômage en plus, et au final, des impôts en moins.
-Mais…mais…
-Je n’ai pas fini !
-Et le môme, vous avez pensé au môme ? S’il arrête de compter les billets pour son père, ses résultats en calcul vont chuter, il va finir au-dessous de la moyenne, il va être convoqué par son directeur d’école, il va recevoir un avertissement et peut-être même qu’il sera renvoyé, ses parents vont s’engueuler puis divorcer, sans compter que le gosse peut utiliser les réseaux sociaux pour mettre fin à ses jours en direct ! Et tout ça, TOUT ÇA par votre faute, parce que vous avez trouvé des billets de 57 Euros et que vous avez la prétention de penser qu’ils sont faux !!
Je crois que j’ai essayé d’étrangler mon boss.
J’ai été arrêté deux mois.
Je ne me souviens de pas grand-chose, mon traitement était lourd, je dormais tout le temps. Je rêvais de billets qui n’existaient pas, de 13, de 19, de 29, 37, 53, 71 euros…je crois que j’ai eu le temps de revisiter la totalité des nombres jusqu’à l’infini et au-delà…
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A mon retour au bureau, tout avait changé.
Mon effondrement émotionnel avait ouvert une ère nouvelle.
« LA JOIE ».
C’était la nouvelle philosophie centrale de l’organisation du travail dans mon service.
Je pouvais faire ce que je voulais.
Je n’avais plus besoin de rapporter quoi que ce soit à mon chef, je n’avais plus de comptes à rendre à quiconque. Je n’avais plus qu’une seule directive à suivre : être heu-reux au boulot.
J’ai bossé à l’instinct.
Y’avait un grossium qui échappait à l’impôt depuis des années. Il avait organisé son insolvabilité à la perfection, nous étions dans une impasse totale. Le type nous narguait tous les jours, il passait sous les fenêtres de notre bureau au volant d’une Mercedes Maybach S600. Son prix, surtout quand il était exprimé en billets de 57 euros, était effroyablement élevé.
Je me suis fait aider par un pote douanier.
On a enlevé son petit-fils.
On a réclamé une rançon énorme, mais encore très raisonnable, au regard de tout ce qu’il avait oublié de déclarer aux impôts.
Le gros fortuné furtif a refusé de payer.
On lui a envoyé par colissimo un ongle, puis un doigt, un bras, une jambe et la moitié supérieure de la boîte crânienne de son petit Arthur adoré.
Il a fini par payer.
Nous avons récupéré plusieurs malles de voyage Louis Vuitton remplies de billets de 57 euros.
Tout le monde s’est servi au passage : les collègues, mon boss, son boss, le boss de son boss, le directeur central, le chef de cabinet. Le ministre, lui, a refusé de prendre du blé. Il venait d’être nommé secrétaire d’Etat aux Dom-Tom. Il allait passer une année sur les plus belles îles de la République : Guadeloupe, Martinique, La Réunion, Tahiti, Les Marquises, l’île des Pins, Saint-Barth…Il a choisi les malles Vuitton.
On m’a félicité.
Mon imagination, pour recouvrer les sommes dues au Trésor Public, était sans limites.
Je vendais par internet des matelas et des sommiers aux petits vieux qui voulaient cacher leurs lingots, leurs ducats, leurs sequins, leurs louis d’or, leurs napoléons. Puis, la nuit, je venais tout leur piquer.
Je zigouillais les ISF sans enfants qui voulaient tout léguer à des associations caritatives. Comme ils n’avaient pas d’héritiers, leurs biens revenaient ainsi en totalité à l’Etat.
Le chantage était également très efficace, et tellement drôle ! J’écrivais mes lettres de menaces et d’extorsion sur du papier à en-tête officiel. Personne n’a eu l’idée de porter plainte !
Mais ce n’était pas toujours suffisant.
Les gros durs, les récalcitrants, avaient droit à un passage à tabac en règle. L’équipe de France de boxe était au chômage, la discipline n’était plus olympique. J’ai su les convertir facilement. Après tout, ce que je leur demandais de faire, c’était de mettre des coups pour le service de la France.
J’ai vite pris la place de mon boss, trop timide, trop procédurier, trop respectueux de la loi.
Puis j’ai écrit un livre.
Ce fut une révolution.
Les DRH du monde entier l’ont lu et ont appliqué mes méthodes.
Les prud’hommes étaient engorgés : c’est terminé.
Les huissiers, les avocats, les experts, les psychologues, les gourous, les sociologues, les représentants syndicaux étaient débordés de boulot : c’est terminé.
Les arrêts de travail, les antidépresseurs, les jours de carence, les absences non justifiées : c’est terminé.
Grâce à moi, nous sommes revenus au plein emploi.
J’ai été nommé ministre du travail.
J’ai fermé Pôle-Emploi.
J’en ai eu marre de rester derrière mon bureau, à attendre vainement que les statistiques du chômage veuillent bien repartir à la hausse.
Tout allait trop bien. Pédégés, ouvriers, cadres sup., petits patrons, salariés, stagiaires, autoentrepreneurs, vacataires, apprentis, travailleurs indépendants et professions libérales, fonctionnaires, intérimaires, intermittents, tout le monde nageait dans le bonheur.
C’était déprimant.
J’ai démissionné.
Puis j’ai acheté une malle de voyage Louis Vuitton.
Et je suis allé m’installer sous le soleil et les cocotiers. Pour soigner mon ennui, je me suis mis à fabriquer des billets. Mais j’ai bien pris la peine de mettre le 7 avant le 5. Mes liasses de 75 euros se sont arrachées par milliers. J’organisais des ventes privées sur le net, et je les proposais à la moitié de leur valeur.
Très vite, j’ai été débordé par le boulot. J’ai embauché, embauché, embauché…tous les habitants de l’île.
Le monde entier est devenu client. Nos prix de vente étaient imbattables.
J’ai racheté l’île à la République Française. Nous étions désormais libérés de toutes les attaches que nous avions avec la métropole.
L’île, ivre de cette liberté retrouvée, s’est mise à dériver dans l’Océan Atlantique. Bientôt, nous passerons le Cap Horn, et nous nous retrouverons dans le Pacifique.
Nous sommes devenus le 195ème état membre de l’ONU. Pour fêter cet événement considérable, j’ai proposé de verser un revenu universel à chacun des habitants de la planète. C’était simple, nos imprimantes 3D étaient très performantes. Pour fabriquer des billets plus vrais que vrai, il suffisait de les alimenter avec une pâte à base de blé. L’ONU a accepté.
Tout le monde était content.
Sauf moi, je recommençais à m’ennuyer ferme.
Pour retrouver sourire et légèreté, qu’est-ce que je pourrais bien inventer ?
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