Une microfiction de www.lisezbarbare.fr
Il était debout, seul, au bout de la grève qui bordait la jetée.
Il nous a vus mais trop tard.
On a foncé sur lui, on l’a foutu à poil, on a exposé son corps nu aux éléments déchaînés.
La pluie, violente comme des coups de fouet, dense comme de la glace pilée, n’avait même pas l’air de l’atteindre.
Il nous a regardés sans ciller, comme si son esprit était sorti de son enveloppe charnelle et qu’il flottait au-dessus de notre fureur collective. Il nous a souri. Il a ouvert les bras et tendu les mains vers nous, il nous faisait le coup de l’apaisement messianique.
Trop, c’est trop, on ne l’a pas supporté.
C’était une pure provocation, une de plus, depuis que nous avions amorcé notre mouvement de blocage de l’atelier. Nous l’avons empoigné. Il s’est laissé faire avec ce sourire éclatant qui flottait en permanence sur ses pommettes hautes et saillantes.
On l’a balancé par-dessus la grève.
Il a atterri dans les flots déchaînés. Des vagues énormes, des rouleaux compresseurs liquides furieux de plusieurs tonnes, l’ont plaqué comme une crêpe sur la digue, encore, et encore.
Il aurait dû mourir vingt fois.
Mais sa tête et son sourire insubmersibles ont émergé vingt fois. Nous regardions, fascinés, notre patron sans rien faire. Fallait-il plonger et risquer sa peau pour venir en aide à cet enfoiré scintillant ?
Non !
Qu’il se démerde !
Et il s’est démerdé. Vachement bien, même. Il s’est agrippé aux barreaux en acier qui étaient scellés sur la digue. Il s’est hissé au sommet, à la force de ses bras. Il s’est rétabli juste sous notre nez, nu et souriant, comme s’il n’avait pas conscience de notre tentative d’homicide assez peu involontaire.
C’est là que nous avons compris qu’il ne devait pas être totalement humain, notre patron. C’était un clone low cost fabriqué à Xanadu, importé en douce par un de ces interminables convois ferroviaires qui relient la Mongolie à l’Europe.
On était furieux.
On est devenu complètement enragés.
On s’est jetés sur l’androïde, on l’a démantelé pièce par pièce, sauf son visage, qui ne s’est jamais départi un seul instant de ce sourire factice.
J’ai pris la tête de mon patron sous le bras, et nous sommes rentrés à l’atelier avec les gars. Le piquet de grève faisait la gueule, pas normal ça, il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond.
Un flic volant nous attendait en faisant des cercles au-dessus de notre outil de travail. On les appelait comme ça, les drones de la police nationale. Il est descendu vers nous en émettant un gros « Bzzzzzz », on aurait dit un bourdon obèse génétiquement modifié avec un rasoir électrique.
Le keuf ailé s’est posé à mes pieds.
Un flash de lumière m’a aveuglé. Un haut-parleur en forme de trompe, monté sur un câble flexible comme un serpent, s’est déployé à hauteur de mon visage. La voix du capitaine Pévé s’est déployée, vive et tranchante, en qualité numérique ultra-haute définition :
Pévé -Je vous arrête !
Moi -Vous êtes plus beau au naturel, mon capitaine. Un drone joufflu et court sur pattes, ça ne vous ressemble pas du tout !
Pévé -Je vous arrête, je vous dis, z’êtes sourd ou quoi ?
Moi -Motif ?
Pévé -Homicide involontaire, exécuté avec préméditation !
Moi -Faut moins forcer sur le cannabis, mon capitaine ! Vous planez, et pourtant vous venez de vous poser à mes pieds ! Ahahahahah, qu’est-ce que je suis drôle !
Pévé -Vous avez tué votre patron ! Et vous m’en donnez la preuve : vous tenez sa tête entre les bras, voilà, tout est enregistré, si ce n’est pas une belle preuve à charge, ça !
Moi -Mais c’est un robot, votre truc !
Pévé -Veux pas le savoir ! Il était équipé d’un module de jugement autonome. Et son algorithme d’autoapprentissage lui permettait de développer des sentiments, bons ou mauvais. C’est un meurtre !
Moi -Il est mort noyé ?
Pévé -Démembré, il est mort dé-mem-bré. Vous le savez mieux que moi, vous vous foutez de ma gueule ?
Moi -S’il était humain, il serait mort noyé dans ces vagues plus hautes que des immeubles ! Je veux une comparution 3D immédiate. Connectez-vous au juge de garde et mettez l’avocat du syndicat en copie !
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La jurisprudence m’a donné raison. Les capteurs du clone avaient été gravement endommagés par l’eau et le sel. Son cerveau synthétique n’a pas pu modéliser la douleur puis la terreur quand nous l’avons démembré. Ce n’était donc pas un meurtre, mais un démontage thérapeutique d’une machine sujette à un dysfonctionnement grave.
Je m’en suis tiré avec une interdiction d’approcher mon futur boss mécanique à moins de dix mètres. Mais ça ne me satisfaisait pas du tout : le patron, le vrai, celui qui j’avais connu en chair et en os devant les tableaux rétroéclairés de l’école numérique, il était passé où, cet enfoiré ?
J’ai déposé la tête du boss sur son bureau. On a fait des branchements sommaires, on l’a connecté au nuage où il avait sauvegardé sa mémoire, on a réactivé une connexion wifi fibre optique, et il s’est remis à travailler sous la surveillance du comité qui était chargé de le séquestrer.
J’ai sorti mon smartphone et j’ai appelé le boss, le vrai, mon pote d’enfance. A cette époque, il s’appelait Lucien Lechien. Dans la cour de récré. virtuelle de l’école communale, on lui courait au cul en aboyant comme des enragés. Puis il a grandi, il a fait un beau mariage avec la fille du grossium local. Le type n’était pas dingue, il a bien vu à qui il avait à faire, un caniche nain, à peine. Il lui a confié la gestion de sa plus petite affaire, celle où je bossais, comme mon père et son père avant lui.
Son téléphone sonne, mais ce n’est pas lui qui répond, c’est le majordome du grossium.
-Château Jamasse, j’écoute.
-Salut valet ! Je veux parler à Lechien !
-Salut ma poule ! Comment ça se passe, cette grève à l’atelier ?
-Comme-ci, comme ça, j’ai été verbalisé par Pévé aujourd’hui !
-Lucien, je veux dire Monsieur Porphyre de la Roche, puisque c’est comme qu’on l’appelle depuis que ce nase a changé de blase, s’est absenté, je suis désolé !
-Pas de ça avec moi, mon pote. Je sais qu’il se terre quelque part dans les profondeurs du château de beau-papa. Passe le moi, ou je fracasse en morceaux, comme aujourd’hui, tous les cybernautes de métal qui le remplaceront à la tête de l’atelier.
-T’es dur !
-Avec de la Roche, toujours ! Ahahahaha, qu’est-ce que je suis drôle!
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Il a juré, de la Roche.
Un peu trop facilement, j’aurais dû me méfier. Un mou des couilles, comme lui, ne fait jamais de promesses en béton.
Il s’est pointé à l’atelier, à quatorze heures pétantes, comme prévu. Mais il était planqué à l’intérieur d’une armure intégrale en kevlar noir et cuir Hermès orange, un cadeau de son beau-papa. Et il n’était pas seul ! Il était accompagné de plusieurs impressions 3D d’agents de sécurité pilotés à distance. Ils étaient équipés d’aubergines OGM dures comme de l’acier trempé, et ils pouvaient les utiliser à volonté pour nous taper dessus ! La cour suprême avait dit le droit, les aubergines étaient des légumes et non pas des armes. Les légumes ne blessaient pas, les légumes ne tuaient pas, les légumes n’étaient pas contondants, ils pouvaient tout juste rendre malades, si on avait la mauvaise idée de les bouffer pourris ou mal cuisinés.
Moi -Enflure, dégonflé, sous-merde desséchée ! T’es même pas foutu d’affronter tes employés sans te chier dessus, tu me dégoûtes !
Roche -C’est que…vous n’êtes pas vraiment des tendres. Vous avez vu ce que vous avez fait au copié-collé qui me remplaçait ?
Moi -Tu nous exploites, ok ! Mais faut pas en plus nous prendre pour des cons ! Tu crois qu’on aurait tordu le coup au robot, s’il avait été humain ?
Roche -Je me souviens qu’à l’école, vous m’avez fait subir mille morts !
Moi -Quand ?
Roche -Mais…c’était il y a longtemps ! Vous voulez les dates ?
Moi -T’as jamais rien entravé, mon pauvre ! C’est pas ça que je te demande ! Je veux savoir depuis quand tu diriges l’atelier par correspondance.
Roche -Mon clone ? C’est brillant, non ? Vous avez séquestré pendant des semaines un processeur et une poignée de circuits imprimés enveloppés dans des muscles et de la peau synthétiques. Ahahahaha, c’est vrai que vous êtes tous des cons !
Moi -Tu comptes faire quoi maintenant ? L’atelier, c’est un musée, on vient du monde entier pour nous voir travailler ! Y’a même eu la télé, tu te souviens ?
Roche -Justement : le musée, l’histoire, la mémoire, votre savoir-faire ancestral, vos âmes d’artistes coincés dans des bleus de travail tachés d’encre, vos casiers en bois, vos casses typographiques, vos caractères en plomb, vos fontes à la con, vos presses mécaniques, vos platines, vos rames de papier qui pèsent des tonnes, je bazarde tout !
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Cet atelier, notre atelier, c’était la dernière imprimerie vivante qui existait sur terre, cent ans après la parution du prémonitoire « Farenheit 451 » de Ray Bradbury. Nous savions que nous finirions par disparaître. Voilà, c’était pour aujourd’hui.
Les « 0 » et les « 1 » qui modélisent tout l’univers passé, présent et à venir, le naufrage définitif de la réalité dans le magma insaisissable du nuage, c’était scellé, c’était définitif.
Lechien, ce chien, alias de la Roche de mes deux, a souri.
Comme ce matin sur la grève, c’était trop, on ne l’a pas supporté.
Nous étions les gardiens de la transmission de la connaissance, telle que Gutenberg l’avait imaginée six cents ans plus tôt, mais nous n’étions pas des demeurés. J’avais planqué un petit générateur de hautes puissances pulsées dans l’atelier. Y’avait une télécommande au fond de ma poche, j’ai appuyé sur « on ». Une onde électromagnétique de très grande puissance a balayé Lechien et ses gardes virtuels. Notre patron était à terre, paralysé dans une armure que le flux magnétique avait totalement désactivée. Il a supplié qu’on le libère de ce machin qui s’était transformé en sarcophage mortel. On ne s’est pas gênés.
A un moment, je crois qu’on y est allé un peu fort, moi surtout. J’étais en train d’essayer de faire sauter son casque avec un pied-de-biche. Le casque a cédé, la tête aussi. Je l’ai prise entre mes mains et je l’ai placée bien en face de la dernière page que nous avions imprimée. Les yeux de mon boss devenaient vitreux d’effroi et de surprise. Je ne sais pas si son nerf optique effaré a eu le temps de faire remonter l’info. vers son cerveau déconnecté : il s’agissait d’une tirade de Hamlet : « To be or not to be… ».
Sur le coup, j’étais très fier de moi, je crois même que je me suis à rire.
Mais pas trop.
Juste le temps que le capitaine Pévé en personne me précipite à terre, me plaque durement son genou sur le dos, et me passe aux poignets des pinces tellement serrées que je me suis mis à hurler.
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J’ai opté pour le procès en ligne, c’était beaucoup moins cher. Je n’ai pas pu engager un avocat, mon permis de défense à points était suspendu depuis longtemps. Mais cela n’aurait rien changé à la sentence, j’étais coupable d’homicide, point barre. L’intelligence artificielle qui présidait le tribunal m’a proposé une dématérialisation de ma peine. Les prisons étaient pleines, l’espace un luxe réservé aux monte-en-l’air qui assemblaient la nouvelle station spatiale internet en orbite terrestre basse, à environ quatre cents kilomètres d’altitude.
J’ai refusé.
Je voulais être incarcéré dans une vraie cellule, avec des vrais barreaux, et une vraie fenêtre qui me permettrait de rêver à une impossible évasion.
Ce serait donc perpète, incompressible, jusqu’à ce que mort s’en suive.
J’ai racheté le matériel d’impression de l’atelier aux enchères pour un euro symbolique. J’ai obtenu le droit de l’installer dans ma cellule. J’imprime des livres sur du vrai papier, que personne ne lira, à part quelques détenus devenus presque aveugles à force de veiller nuit et jour devant les hologrammes que produisent leurs écrans 3D. Je me suis spécialisé dans les ouvrages-fleuves : la Mer de la fertilité de Mishima, Orlando Furioso de l’Arioste, les Mémoires d’Outre-tombe de Châteaubriand, Vie et Destin de Grossman, l’Aube de la Nuit de Peter F. Hamilton…
Imprimer page après page ces bouquins interminables me donne l’impression d’être devenu immortel. Je n’en verrai jamais la fin, mais je m’en fous. Chaque jour, en alignant ces petits caractères de plomb sur mes platines de composition, je libère toute la mémoire du monde.
Quand mes doigts gourds, frappé d’arthrite, ne me permettront plus d’exercer le seul métier que j’ai jamais su faire, je saisirai un stylo à plume, un vrai. Je choisirai un modèle qui fuit, car je ne pourrai jamais me passer des taches d’encre qui maculent mes doigts depuis toujours. Et si le courage me vient, j’écrirai l’étrange histoire de la fin de l’imprimerie. Je scannerai les feuillets que j’aurais noircis de mon écriture presque illisible, et je posterai sur le net, comme on lance une bouteille à la mer, ce témoignage amer que personne ne lira, sauf peut-être moi, une toute dernière fois, avant de mourir.
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