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LA CRYOGÉNISATION

Une histoire courte de lisezbarbare.fr

Ma fille allait mourir.

Elle avait 14 ans.

Sa mère avait disparu, quelques mois après sa naissance. Je l’élevais seul. J’étais un travailleur déporté dématérialisé. Je ne quittais jamais mon domicile. Je faisais tout sur une tablette. Je n’avais besoin que d’une connexion haut-débit. On disait que je volais, à moi tout seul, l’emploi d’une douzaine de salariés. Je me foutais complètement des reproches qu’on pouvait me faire. Les lois à la con, incompréhensibles, contradictoires, inapplicables, qui défiaient le bon sens, ce n’est pas moi qui les inventais.

Ce statut me permettait de me consacrer à ma fille 24h/24h. C’est tout ce qui comptait. Elle était malade depuis longtemps. Mais elle et moi, nous avons toujours fait reculer la fatalité. Je gagnais beaucoup d’argent. Mais il m’en fallait encore plus pour la soigner. Les médecins ne comprenaient rien. Tout au plus arrivaient-ils à retarder cette échéance qui nous allions prendre en pleine gueule, comme cet Airbus A380 qui vient se crasher exactement sur vous sans que vous puissiez esquisser le moindre geste pour l’éviter.

J’étais dévasté.

J’ai contacté « CryoSecours ».

-Cryosecours, la vie pour toujours, bonjour !

-Vous me jurez que ça marche, votre truc ?

 -Votre ton est glacé, vous êtes déjà congelé ou quoi ?

-C’est drôle ?

-Excusez-moi, les gens qui nous appellent sont si désespérés, les pathologies qu’ils nous exposent sont si graves, nous avons instruction de les traiter avec légèreté !

-Ben je peux vous dire que vous êtes lourd !

-Je vous présente nos excuses !

-Combien !

-Pour l’instant, mille. Mille voyageurs cryogénisés !

-Des voyageurs ?

-Et bien oui ! Grâce à nous, ils vont traverser des siècles, voire des millénaires.

-Je voulais dire, combien ça coûte ?

-De cent mille euros, pack de base un siècle, jusqu’à 1 million, solution « premium », repos éternel.

-Comment ça marche !

-On vous prescrit un régime alimentaire enrichi en L-proline, une sorte d’antigel, qui va empêcher la formation de cristaux dans votre sang, quand vous serez cryogénisé.

-Ensuite ?

-On place votre corps dans un bain de glace, juste après votre mort. On branche une pompe sur votre cerveau, pour s’assurer qu’il est toujours parfaitement irrigué, jusqu’à ce qu’on refroidisse votre corps à -196°c. Si l’antigel que vous avez naturellement sécrété ne suffit pas, on remplace votre sang par une solution qui vous empêchera de devenir dur comme de la glace, c’est important.

-Épargnez-moi les détails, c’est pour ma fille, je tourne de l’œil. Allez à l’essentiel.

-Le voyageur s’arrête une fois par siècle. Si les progrès de la science garantissent son réveil et sa guérison sans dommages, on le ramène à la vie. Sinon, il continue son voyage un siècle de plus, et ainsi de suite !

-Un million, c’est beaucoup !

-Ne vous inquiétez pas, tout est prévu. Une filiale de financement vous prêtera ce montant à un taux très intéressant. Il suffira que vous apportiez en garantie la totalité de vos biens et de vos revenus…à vie ! En ce moment, les frais de dossier sont offerts, n’hésitez pas !

-Vous me garantissez que ça va marcher ? Que ma fille, un jour, va se réveiller, que son corps, son cerveau et ses organes vitaux  n’auront pas subi des dommages irréparables, qu’on pourra la soigner, et qu’elle pourra grandir et vivre sa vie d’adulte, comme tout le monde ?

-Nous ne lisons pas dans les boules de cristal, cher monsieur. Nous sommes une entreprise sérieuse, scientifique, pas une réunion de charlatans en bande organisée qui vous prend tout votre pognon !

-Donc, pour un million, je vous vends la totalité de ma vie, et j’achète juste un peu d’espoir pour celle de ma fille, c’est ça ?

-Je vends, j’achète…Monsieur, adressez-vous à un spécialiste des marchés financiers…je suis désolé, de nombreux appels sont attente, au revoir !

********************

J’ai signé ce foutu contrat.

Ma fille était d’accord.

Mourir à 15 ans, cela devrait être interdit par la loi.

J’étais plus que d’accord.

Perdre un enfant de son vivant est la pire des pires choses qui puissent arriver dans la vie d’un parent. J’ai cédé la nue-propriété de ma maison à la filiale de financement de « CryoSecours ». J’en avais, bien sûr, la jouissance jusqu’à ce que je sois capable de rembourser ce prêt d’un million. Le taux d’intérêt était très élevé, autant dire usuraire. Pendant soixante ans, je devais trouver dix mille euros tous les mois. Il fallait que je puisse rester en bonne santé et travailler jusqu’à cent ans. Je n’avais pas eu les moyens de souscrire à l’assurance défaut de paiement. Si je manquais ne serait-ce qu’une seule échéance, le caisson de cryogénisation de ma fille serait débranché sans préavis.

Et si je ne vivais pas centenaire ? « Cryosecours » pensait à tout. Vers mes quatre-vingt-dix ans, si je les atteignais, j’aurais droit à une petite augmentation générale de mes capacités gratuites : cœur, reins, foie, pancréas, poumons, articulations, hanches, mémoire, tout serait remis à neuf, ou presque. Et ce serait gratuit ! À condition que je signe une décharge de responsabilité, bien sûr. Les procédés d’amélioration biologiques et informatiques de l’être humain étaient très hasardeux, « Cryosecours » était très transparent à ce sujet.

********************

Elle n’est pas morte.

Elle s’est endormie, doucement, les yeux remplis d’espoir et d’amour.

Le courage n’était pas vraiment une de mes qualités les plus évidentes, mais j’ai tenu la main de ma fille jusqu’à ce que son esprit s’engourdisse et que son cœur cesse de battre.

J’ai voulu rester un peu plus longtemps, pour la veiller, on m’a mis dehors sans prendre de gants, avec une précipitation qui a fait monter en moi une boule de feu d’angoisse. Je ne sais pas comment je suis rentré chez moi. Je ne me souviens de rien. Ma douleur était immense, mon espoir ténu comme un fil. Je crois cependant que c’est ce petit bout de sentiment ensoleillé qui a fini par l’emporter sur ma tristesse.

********************

Ils étaient trois devant ma porte.

Deux keufs, uns inspectrice des impôts.

On m’a mis les mains dans le dos, on m’a passé des menottes qui sont rentrées dans la chair de mes poignets, on m’a balancé à l’arrière d’un fourgon sale et aveugle.

Je me suis retrouvé dans une salle d’interrogatoire, assis sur une chaise en acier derrière une table où une webcam gourmande se préparait à avaler sans mâcher tous mes faits et gestes.

L’inspectrice des impôts était très à mon goût. C’était une cascade rousse flamboyante dont le regard vert véronèse se planquait derrière une épaisse monture de lunettes noires.

-Merci !

-Je vous mets en taule, et vous me remerciez ?

-Grâce à cette…diversion très réussie, j’ai oublié un instant que je venais de perdre ma raison de vivre.

-Je suis désolée pour votre fille.

-Je m’en fous ! Ce n’est pas l’endroit idéal pour faire semblant de me montrer un peu de compassion. Je suis accusé de quoi, au juste ?

-Recel de blanchiment d’argent en relation avec une organisation maffieuse internationale.

-Vous ne me faites plus rire !

-« Cryosecours », son siège social est situé dans un paradis fiscal.

-Et alors ?

-Sa filiale vous a prêté un million sale, ventes de stupéfiants, prostitution, trafic d’armes, traite d’enfants…vous qui êtes père, quelle ironie, non ?

-Ce million, je l’ai tout de suite viré sur le compte de « Cryosecours », pour donner un espoir à une fille de quinze ans, condamnée à mourir,  où est le recel ?

-Dans l’interprétation formelle, aveugle, froide mais terriblement juste de la loi fiscale.

-Que dois-je faire ?

-Porter plainte, casser le contrat. Vous nous permettrez de poursuivre cette société devant les tribunaux de notre pays.

-Impossible ! Ils…ils vont la débrancher, c’est ce qu’ils ont dit ! Elle va mourir !

-Elle est déjà morte, ressaisissez-vous bon sang ! Elle est déjà morte, merde ! Vous avez été la victime d’une fantastique machination !

-Que c’est laid ! Que vous êtes laide ! Vous écrabouillez à coups de talons aiguilles le mince vermisseau d’espoir qui m’empêche de me tirer une balle dans la tête ! Je retire tout ce que j’ai pensé de beau à votre sujet quand vous êtes apparue dans cette salle d’interrogatoire !

-Ah, parce que vous me trouviez belle ?

-Il ne faut jamais se fier à la première impression !

-Alors, vous portez plainte ?

-Allez vous faire voir !

-Ce sera donc la prison, à perpétuité !

-J’ai tout mon temps. Depuis que les yeux de ma fille se sont fermés pour toujours, je ne suis plus qu’un souvenir.

********************

Du fond de ma cellule, j’ai alerté l’opinion publique. J’ai arpenté tous les recoins les plus poussiéreux de la toile, j’ai labouré les sillons de tous les réseaux sociaux. Des milliers, des millions de gens se sont cotisés pour payer les premières échéances à ma place.

Le président était en campagne électorale. Le président est toujours en campagne électorale. Ses conseillers se sont émus de cette vague de solidarité qui était en train de noyer sa cote de popularité dans les marécages des manœuvres politiciennes.

Ma peine a été aménagée.

Je dormais en prison, mais, dans la journée, j’avais le droit de retourner chez moi pour travailler. Pour gagner un argent honnête et couvrir les mensualités que je devais à « Cryosecours ».

Bien sûr, on m’a pris pour un fou.

Payer, pour qui, pour quoi ?

Dans cent ans, dans mille ans, est-ce que cette société, montée par des investisseurs hors-la-loi, existerait toujours ?

M’en fous !

Je pense à ma file, je travaille, et je paye.

Vers mes quatre-vingt-dix neuf ans, j’ai eu deux coups de moins bien. Le premier parce que les progrès en matière de chirurgie réparatrice, après une longue immersion dans l’espace cryogénique, étaient extrêmement lents. Beaucoup de patients étaient irrécupérables. Leurs cerveaux avaient été définitivement brûlés par le froid, les connexions entre les neurones étaient perdues, la conscience disparue, la mémoire effacée à jamais.

Le second coup est venu de l’intérieur de ma cage thoracique. J’avais travaillé tellement dur pour rembourser « Cryosecours », mon cœur a lâché d’un coup, sans prévenir.

On a essayé de me réanimer dans l’ambulance qui me conduisait à l’hosto. Mon esprit avançait dans un brouillard épais qui exhalait déjà les senteurs pourries d’une mort inéluctable. Il ne me restait plus que quelques malheureuses échéances à couvrir, mais c’était trop tard. Je n’aurais pas pu mener mes remboursements à leur terme.

J’ai eu une dernière pensée : « ma fille, pardonne-moi, je t’ai tuée. »

********************

C’est un milliardaire philanthrope qui avait racheté « Cryosecours ». Bien sûr, il avait viré, cash, dix milliards à une entreprise de grand banditisme, mais il s’en foutait complètement. Il avait vingt, cent fois plus en poche pour faire face à tous les procès que les autorités fiscales allaient déclencher.

Il venait de racheter dix mille espoirs congelés. Dix milliards, ce n’était pas cher payé.

Il avait logé assez d’argent dans une fondation qui assurerait la pérennité de « Cryosecours » pendant cinq cents ans, et peut-être mille, s’il le fallait.

********************

Elle s’est réveillée.

Du moins, c’est son esprit qui est revenu à la conscience.

C’était elle, c’était bien elle. Tous ses souvenirs étaient là, rangés dans les mêmes cases qu’autrefois.

Autrefois ?

C’était quoi l’année, le jour, le mois ?

Elle a essayé de retrouver son corps. Visiblement, il n’était pas là. Comment, dans ce cas, pouvait-elle voir, sentir, toucher tout ce qui était autour d’elle ?

Il n’y avait pas grand-chose à voir et à toucher. Elle était entourée par une sorte de brouillard dense et scintillant. De temps en temps, des éclairs chatoyants venaient caresser son esprit.

C’était donc ça.

Elle était en vie, mais c’était un pur esprit, plongé dans un nuage composé par d’autres purs esprits. Ils se croisaient, se tamponnaient, s’unissaient un instant avant de retrouver leur individualité pour s’unir à nouveau un peu plus loin.

Tout allait si vite, tout était si simple et si complexe à la fois. Elle avait accès à des milliards de voix et de pensées simultanées, sa connaissance était aussi étendue que l’univers, sa mémoire contenait sans effort toute l’histoire de l’humanité.

L’humanité ?

Où était-elle donc passée ?

Était-ce cela, l’avenir de l’humanité ? Une nébuleuse dorée constituée d’une infinité d’esprits dématérialisés ?

Et si son père était là, quelque part, au milieu de toute cette joyeuse pagaille désincarnée ?

Elle était bourrée d’énergie, la maladie qui l’avait condamnée était si loin. Quelle maladie ?

Elle s’est mise à chercher son père.

Il avait donné sa vie pour la sauver de la mort.

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