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DIVORCE à GRANDE VITESSE

Dimanche.

Nous nous sommes dits « OUI » sur le site sécurisé de la mairie.

Nous avons sélectionné une durée de mariage de sept jours, renouvelable sept jours supplémentaires par mail, sans frais supplémentaire.

Nous avons reçu un certificat de mariage au format PDF que nous avons immédiatement transmis aux impôts pour toucher notre incitation fiscale à mettre en route un petit gars, ou une petite fille.

La sécu nous avait proposé l’option « amélioration génétique et doublement de l’espérance de vie ». Elle coûtait un max et elle n’était pas prise en charge par notre mutuelle, nous avons laissé tomber.

La régie immobilière de notre arrondissement nous a accordé un mètre carré d’espace vivant supplémentaire. Nous habitions deux studios mitoyens, qui étaient situés au même étage. L’immeuble était « intelligent », il avait monté la cloison qui séparait nos deux logements avec une imprimante 3D spécialement conçue pour produire des frontières d’habitation à volume variable. On a reçu un code, on l’a activé, on a appuyé sur le bouton « suppr » de la télécommande qui gérait notre espace domestique, la cloison a disparu.

On a organisé une petite fête sur les réseaux sociaux. On a pu se payer cinq toutes petites minutes de direct, pas plus. Heureusement, le champagne et la pièce montée numériques étaient offerts.

Lundi

Nous avions droit à une journée de congé sans solde, c’était inespéré. Nous avons embarqué pour le soleil et les cocotiers, sur une ligne haut-débit qui faisait une promo. d’enfer pour les jeune mariés. Nous avons été cyberpiratés quelques minutes après notre départ, nous avons été détournés vers Lulea, en Suède. On cherchait la chaleur, on s’est retrouvés dans le froid, la neige et le vent glacé qui refroidissait le data center du plus grand réseau social qui couvrait la planète.

On n’a pas eu le temps de comprendre quelles étaient les revendications de ceux qui avaient brutalement mis fin à notre lune de miel. Nous avons tous été effacés.

Mardi.

On s’est réveillés dans notre appartement. Notre assurance-vie avait réussi à récupérer les sauvegardes d’identité que nous avions effectuées quelques minutes avant notre départ. On venait de perdre une journée entière, autant dire une vie, mais nous étions incapable de nous souvenir quand et pourquoi.

Mercredi.

Mon épouse fabrique un bébé sans vraiment solliciter mon consentement. Une dispute éclate entre nous, violente et sans concession. Un enfant, c’est trop tôt. Ces choses-là se décident en deuxième semaine, cette précipitation, ce n’était pas sérieux du tout.

Jeudi.

Nous avons décidé de prendre du recul, pour réfléchir, chacun de notre côté. Nous avons demandé à la régie de remonter la cloison qui séparait nos deux studios. L’imprimante 3D, dans un chuintement qui rappelait le reniflement d’un aspirateur enrhumé, fabrique un mur de briques à toute vitesse. La machine laisse un grand trou, à hauteur de regard. Nous sommes encore mariés. A défaut de vivre ensemble, on pourra se voir à travers ce mur ajouré, on pourra peut-être se parler, et même se réconcilier. Elle est bien naïve cette imprimante 3D, elle a bon cœur, mais elle est bien naïve. Notre mariage est foutu, je le sais bien.

Vendredi

La grossesse est arrivée à son terme. L’enfant et la maman se portent bien. Je suis furieux, je vais devoir bosser comme un malade pour subvenir aux besoins de ce petit braillard jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité, dans six ou sept jours.

Samedi

J’ai demandé le divorce.

Je ne veux pas de ce môme. Je me veux moi. Pour les autres, et même si ces autres peuvent être constitués d’une partie de ma chair et de mon sang, je n’ai pas le temps.

Le juge automatique prononce notre séparation officielle sans poser de questions. Il a l’habitude. A de rares exceptions près, les mariages ne survivent jamais au-delà de la première semaine.

Malgré moi, j’obtiens la garde alternée. On se passera le bébé à travers le trou propre et net qui marque toute la longueur de notre mur mitoyen.

Quand le bambin aura grandi, on lui collera sous la peau du poignet une carte à puce scolaire, et on le connectera à la formation en ligne de son choix.

Dimanche.

J’ai rencontré Bit-Lit.

Elle m’a mordu.

Elle aussi venait de divorcer.

Elle aussi avait refusé d’élever l’enfant que son mari avait conçu dans une éprouvette, sans la consulter.

Son histoire m’a beaucoup plu.

Nous nous sommes dits « OUI » sur le site sécurisé de la mairie.

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