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MEMOIRE VIVE - le LIVRE + le résumé de l'auteur

MEMOIRE VIVE – Chapitre 1 – QUI SUIS-JE

MEMOIRE VIVE

« Les souvenirs sont du vent, ils inventent les nuages. »

Jules Supervielle.

« Il s’est donné beaucoup de mal pour écrire de la daube. »

Melkom, mon fils.

AVERTISSEMENT AU(X) LECTEUR(S)

Appelez-moi Groslard.

Mes gentils camarades m’ont tellement désigné sous ce nom dans les cours de récré que je ne m’en offusque plus depuis longtemps, même s’il ne décrit plus vraiment mon enveloppe extérieure. Je refuse, pour le moment, d’apparaître sous mon vrai nom. C’est pour me protéger des débordements du grand public, de la médiatisation à outrance et d’un affichage mondial, permanent et incontrôlé sur la Toile.

Ce n’est pas pour protéger la sensibilité de mes proches, je n’en ai plus. Même Nosocom, le chat qui m’héberge, hésite à percer le voile de médiocrité qui m’entoure.

C’est aussi parce que tout ce que vous lirez est vrai et faux à la fois !

L’exagération la plus grossière côtoie des morceaux de vérité revisitée. Les raccourcis seront aussi très nombreux. À vous de vous y retrouver ! Je n’y arrive plus moi-même, ma mémoire s’efface au fur et à mesure que j’écris ces lignes.

Tous les événements sont placés dans un futur suffisamment proche pour que vous ayez l’impression que mes erreurs pourraient devenir exactes. Les contestations qui viendront des astrologues, des mages, des marabouts et des voyageurs du temps pourront être étudiées.

Certains noms propres peuvent avoir une signification cachée, c’est vous qui voyez. Et si vous ne voulez rien voir, rendez-vous après l’épilogue pour vous ouvrir les yeux.

QUI SUIS-JE ?

Il paraît que mes ancêtres étaient aryens. C’est un mensonge que m’ont souvent seriné mes grands-parents, originaires d’un pays qui n’existe plus que sous forme de confetti : l’Arménie. Mais par chance, je suis né basané, et doté d’une épaisse crinière très frisée. Mes yeux sont marron bien sûr. J’ai grandi, un peu, et grossi, beaucoup. Mon physique est à la limite de la difformité : épaules et poitrine larges, jambes courtes et fines. Heureusement, le développement exagéré du haut, et quelques exercices quotidiens d’abdominaux me permettent de masquer l’excès pondéral qui m’attire inexorablement vers le bas.

Côté gueule, ça va mieux. Ceux qui prennent la peine de me regarder ne s’enfuient pas en courant. Derrière mes épaisses lunettes de myope et mon gros nez, ils perçoivent une lueur de douceur. Oserais-je dire d’intelligence ? Je dois tout de suite vous avouer également que j’ai reçu un don, cela doit être une compensation : j’ai un sens de l’empathie extrêmement élevé. Il me suffit de croiser quelqu’un et je sais instantanément s’il est gentil ou méchant, heureux ou englué dans des problèmes insurmontables, ouvert sur le monde et les gens ou en orbite exclusive autour de lui-même. Ne pensez pas que ce don soit un avantage, il a souvent été un handicap. Éponger les ondes noires de toutes les personnes mal en point que vous croisez nuit gravement à la santé.

J’ai grandi dans l’indifférence générale. Ma famille était constituée d’individus qui étaient exclusivement au service de leur propre et inestimable personne. C’étaient aussi tous des grandes gueules, qui ne savaient rien, mais sur tout. Je n’avais pas le droit de l’ouvrir. J’ai donc appris à me taire, à vivre replié sur moi-même et dans la plus grande humilité. Mon ego est resté scotché sur une ligne de départ désertée par le starter. Il paraît que l’homme sage connaît ses limites. J’ai donc été très sage tout de suite. J’ai continué au petit bonheur, sans but, et j’ai aligné trois erreurs majeures : j’ai choisi les mauvaises études, le mauvais boulot, et la mauvaise compagne.

Première erreur : j’ai poursuivi des études de commerce alors que le business n’est pas mon moteur. Je suis plutôt un gars sauvage et lunaire qui se serait satisfait de vivre avec un peu de musique et entouré de quelques livres.

Deuxième erreur : j’ai voulu corriger la première et je me suis encore plus étalé. Comme j’aime bien manger et bien boire, je suis devenu négociant en vins et épicerie fine. Je pensais que jamais aucun fournisseur ne me vendrait de la vache folle, que jamais un client ne laisserait une facture impayée et je pensais aussi que les banquiers étaient mes amis pour la vie.

J’ai pris peu à peu conscience que le monde des affaires était peut-être légèrement différent de la représentation qu’en faisait mon cerveau sous-alimenté. La crise s’est installée. Les fournisseurs ne livraient plus, les clients ne payaient plus, les banquiers ne me prêtaient plus que mon propre argent.

Plus encore, il fallait poster un avocat derrière toutes les transactions, un expert-comptable derrière chaque écriture, un vétérinaire derrière chaque produit. Car il fallait tout expliquer, tout justifier et se protéger de tout. Fallait-il reconduire le magret de canard hongrois à la frontière ? Les sardines étaient-elles trop huilées ? Un grand bordeaux peut-il remplacer avantageusement le flacon d’alcool qui se trouve dans votre armoire à pharmacie en cas de blessure ?

Enfin, l’obligation de manger et de bouger a précipité ma fin. Avez-vous déjà essayé de manger une choucroute en faisant du jogging ou de boire un verre de saint-émilion en vous entraînant aux barres parallèles ? Moi, je n’y suis jamais arrivé. Je me suis pourtant appliqué et j’ai délaissé mon activité. Les clients et les prospects l’ont bien compris, je n’étais plus au travail vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’était intolérable. Les courriels de demande d’information ou de cotation sont devenus de plus en plus rares. Le téléphone ne sonnait presque plus. Je m’essayais devant lui de longues heures, je le regardais fixement, je l’invitais à se manifester bruyamment, j’essayais de le « spiritiser ». En vain. Un jour, il s’est définitivement éteint. Je n’ai pas insisté. C’était la fin. J’ai entamé les procédures de liquidation de mon activité.

Je me suis mis à boire et à manger gras, sucré et salé pour me venger, pour tout effacer. Curieusement, je ne suis pas devenu sale et négligé. Je n’ai pas pu renoncer à ma douche et à mon rasage quotidiens. J’enfilais toujours des vêtements propres. Je pouvais donc descendre faire quelques courses et m’arrêter au bar sans honte et sans peur de me faire contrôler par un agent de psychologie judiciaire (Coluche, je pense à toi).

Troisième erreur : restez avec les gens de votre condition et évitez de prendre l’ascenseur. Elle était belle, Elle était intelligente, Elle était spirituelle, je n’étais pas fait pour elle. Elle avait la morgue de ceux qui étaient issus d’une longue et double lignée de propriétaires terriens et de capitaines d’industrie. Elle savait qu’elle se donnerait aux uns ou aux autres tôt ou tard.

Les extrêmes s’attirent, paraît-il. Quand elle m’a rencontré, elle a décidé de garer L’Héritier qu’elle pilotait au parking et de laisser les clés sur le contact… au cas où.

Et elle m’a donné ma chance. La passion soudaine des premiers instants, et l’amour physique intense et partagé qui peut s’ensuivre, c’est bien beau, mais après ? Après, il faut meubler, avoir des projets communs, porter le même regard sur la vie et les gens. Nous avons tout de suite compris combien il serait difficile de combler nos différences quand elle m’a présenté à son père, qui a insisté pour me recevoir en privé, afin de « m’évaluer ». Grand, port de tête hiératique, il m’a considéré de haut. Il le pouvait, il mesure un mètre quatre-vingt-quinze, son menton arrivait à hauteur de mes sourcils ! Pour lui, il était impensable que je puisse réussir dans une quelconque entreprise capitalistique sans argent, sans réseau et avec une vision humaniste des rapports commerciaux qui était tout simplement risible. Être issu de l’immigration, même lointaine, était également un très très mauvais point.

Mais, pire que tout, il a instantanément compris que je n’étais ni impressionné par ses titres et sa richesse, ni par l’énorme pouvoir qu’il concentrait entre ses mains. Je n’ai jamais admiré ou envié les puissants. Je ne les ai jamais craints ou méprisés. Je n’ai également jamais eu de commentaires accusateurs, désabusés ou résignés à leur égard. Ils sont ce qu’ils sont, et c’est tout.

Notre première conversation a tourné immédiatement à l’affrontement. En escrime, on suit des règles conventionnelles, on respecte l’adversaire et on a le droit de toucher le haut du corps uniquement. Ici, tous les coups étaient permis.

« Lui. — Dites-moi, en partant de rien, et avec rien, vous pensez devenir aussi génial que Bill Gates ? Comparé à l’expansion de votre ego, celui de l’univers est quantité négligeable ! Je suis subjugué par votre modestie !

Moi. — Escalader la statue de la Liberté, dominer New York et le monde de son sommet n’a jamais fait partie de mes ambitions, monsieur. En traversant votre allée, un gravier s’est glissé dans ma chaussure gauche. Voilà, je le retire, je remets ma chaussure, et, voyez comme je grimpe facilement sur ce caillou. Ça y est, j’ai atteint mes sommets ! Comme je suis doué, comme je suis rapide ! Vous ne me félicitez pas ?

Lui. — Vous êtes insolent et vous êtes incapable de respecter les anciens, votre absence d’éducation sans doute.

Moi. — Les anciens, je les respecterai quand ils m’auront expliqué pourquoi ils ont déporté mes grands-parents et les parents de mes grands-parents. Mais ils vont avoir du mal à me convaincre, ils sont tous morts. »

C’était aussi une allusion directe à ses convictions très extrêmes. Il ne s’attendait pas à une telle attitude de ma part. J’ai fait le malin, j’ai poussé mon avantage et j’ai développé des idées que j’aurais dû laisser en sommeil : tous les hommes naissent égaux en dignité, l’argent ne fait pas (toujours) le bonheur, la monarchie est définitivement morte et enterrée, les particules ne relèvent plus que du champ de la physique quantique, etc.

Plus j’avançais, et plus il me regardait avec haine.

Et plus la haine grandissait, plus j’exagérais.

« Moi. — Je sais que mon physique et mes origines polluent l’air vénérable de cette vénérable maison. Je me permets donc de vous laisser, monsieur. Et n’oubliez pas d’enlever votre masque à gaz dès que j’aurai franchi le seuil de votre porte ! »

On dit que l’on mesure sa propre puissance à celle de ses ennemis. Celui que je venais de m’offrir était un des hommes les plus influents du pays, peut-être était-il même le plus influent.

Ainsi s’acheva notre dernière conversation.

Elle fut vaillante. Elle s’est brouillée avec ses parents. Elle est restée à mes côtés alors que les difficultés professionnelles que je rencontrais nous faisaient perdre ses amis un par un. Elle est même restée quand je me suis mis à boire sans modération et à me vautrer dans la bouffe. Je me suis regardé descendre au fond du trou et j’ai aimé ça. Je n’ai fait aucun effort pour rebondir, je baignais dans une sorte d’auto­satisfaction fataliste et malsaine. Je me suis comporté en gros égoïste, sans penser à elle un instant. Mais un matin, elle s’en est retournée au parking pour débâcher L’Héritier, elle a remis le contact et elle m’a laissé à mon triste sort et sans ressort.

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JeaPierreBoghossian  e
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